Quel est donc ce poisson curieux qui nous observe constamment si on se trouve
sur son territoire. Ses flancs parcourus d'une large bande foncée partant de la
partie antérieure de l'opercule et se prolongeant jusqu'à la base de la
caudale. Pour ceux qui ne l'auraient reconnu, je veux parler de l'Achigan à
grande bouche.
Ma première rencontre avec ce poisson jaunâtre m'a laissée un peu dans
l'incertitude quant à son identification. Il ressemble à un achigan à petite
bouche mais son corps est plus profilé. Sur le moment j'ai cru que c'était un
juvénile de cette espèce puisque sa longueur était d'à peine 13 cm.
Cependant sa couleur plus pâle, tirant sur le jaune sombre, et sa ligne
latérale prononcée, large et foncée, me faisaient hésiter. Par la suite,
j'ai revu un autre achigan à grande bouche mais sa taille était beaucoup plus
impressionnante.
J'étais en compagnie de mon meilleur copain de plongée qui lui aussi
possède une certaine expérience dans l'identification de poissons. Une courte
randonnée en apnée dans le Richelieu, sur la rive ouest, face au fort Chambly,
nous a permis ce face à face avec un "old timer" de la famille
achiganne. Il nageait d'une façon nonchalante et semblait sûr de lui vu sa
grande taille, soit 50 cm environ pour une hauteur de presque 15 cm. Des
histoires de pêcheur vous me direz mais en voyant ce magnifique spécimen j'ai
sorti ma tête de l'eau au même moment que mon copain qui venait aussi de le
voir. Lui aussi l'avait vu.
Ce poisson atteint en général une taille d'environ 203 à 381 mm (record
mondial 827 mm) et se rencontre plus souvent dans les cours d'eau à
végétation dense. Son aire de distribution est beaucoup moins répandue
cependant que l'achigan à petite bouche puisque ce dernier se rencontre partout
où le fond est rocheux ou sablonneux, avec une faible densité de flore. Par
contre l'achigan à grande bouche est aussi familier que ce dernier et manifeste
un faible pour les jeunes écrevisses sur lesquels il se précipite avec
convoitise dès que vous lui en présenterez une. Tout au long de l'été son
menu sera agrémenté de petits poissons, d'insectes aquatiques et terrestres.
C'est un compétiteur alimentaire pour un vaste assortiment de poissons d'eau
chaude autant à l'âge adulte que lorsqu'il est jeune. Sa voracité ne
s'arrêtera qu'au moment où il entrera en léthargie hivernale. Ce n'est qu'au
printemps suivant lorsque la température de l'eau aura atteint 15,6° C qu'il
reprendra réellement ses activités. A ce moment, les adultes mâles se
chercheront un emplacement pour y élever leur famille. Le nid nuptial sera
préparé en nettoyant un endroit sableux, graveleux ou de vase molle d'un
diamètre de 61 cm pour une profondeur de 25 à 30 mm. Le mâle à ce moment de
l'année est très agressif et défendra le territoire qu'il se sera établi
parmi les roseaux, les scirpes ou les nénuphars. Le comportement reproducteur
ressemblant à celui de l'achigan à petite bouche, est très versatile:
poussées, petites morsures, nage parallèle en position verticale et femelle
inclinée à 45° et pontes répétées à de courts intervalles. Le
nombre d'oeufs pondus par la suite variera de 2,000 à 7,000 par livre de
poisson. Quand on sait que le record mondial est de 22 livres, ça fait des
oeufs... La femelle ayant terminé une ponte avec un mâle ira se faire
courtiser plusieurs fois en passant d'un nid à l'autre et en laissant le mâle
sur le nid précédent. Celui-ci aura alors la charge de ventiler les oeufs et
éloigner les intrus pendant environ un mois.
A ce moment, les jeunes auront de 5,4 à 6,3 mm de longueur et seront d'un
vert pâle, contrairement aux achigans à petite bouche qui sont noirs. Ils se
nourriront d'invertébrés et leur taux de croissance sera très rapide. Par
contre leur taux de survie jusqu'à 254 mm est très réduit (5 à10 par
portée).
Son habitat se trouve dans les couches d'eau chaude des petits lacs peu
profonds et dans les baies peu profondes des grands lacs. Il se retrouve à
l'aise dans les endroits à fond mou d'où émerge une variété de plantes
d'étangs. Il cohabite avec le grand brochet, le maskinongé, la perchaude, la
barbotte et plusieurs crapets et ménés. Sa température préférée se situe
entre 26,6° et 27,7° C.
Voilà pour ce poisson presque exclusivement recherché par les pécheurs
sportifs. Quant à nous, plongeurs, on l'apprécie pour sa familiarité face aux
intrus que nous sommes et pour son comportement nuptial, quand on a la chance
comme moi de tomber sur un nuage de ces jeunes (environ 2,000) au centre duquel
se trouvait papa qui gardait l'oeil ouvert. Spectacle inoubliable pour tout
plongeur amateur.