Voilà une plongée qui s'annonçait des plus banales. On avait jeté l'ancre
en Gaspésie dans 13 mètres d'eau sur un fond de sable dans l'espoir d'y
trouver un banc de pétoncles. En descendant sur la corde d'ancre, quelle ne fut
pas ma surprise d'apercevoir à 10 m. plus bas une quinzaine de beaux poissons
d'environ 1 m. se promener nonchalamment tout près du fond. J'ai cru d'abord
que c'était des morues mais je me suis vite détrompée en me rapprochant et en
constatant la forme spéciale de leur queue. J'ai pensé alors que je me
trouvais en présence de petits esturgeons à la recherche de vers ou de
quelques crustacés enfouis dans le sable. Au fur et à mesure de ma progression
vers la profondeur, j'ai commencé à distinguer les flancs argentés et la
vitesse de déplacement de ces spécimens qui s'apparentaient de plus en plus à
des saumons ! Mon anxiété grandissant, je me suis laissée couler lentement
pour finalement m'apercevoir de mon erreur et de ma chance inouïe d'être
tombée pile sur un banc de requins. Eh oui! des requins mieux connus sous les
noms de "chiens de mer" ou "dog fish". Ces poissons minces
et fuselés sont plutôt petits mais ce sont de véritables requins. Alors vous
imaginez ma surprise en les voyant. Je n'ai pu réaliser que trois photos, mais
j'ai quand même eu le temps de contempler leurs corps magnifiques aux reflets
gris ardoise sur le dessus et les côtés, passant au blanc sous l'abdomen.
Quelques uns avaient de petites taches blanches plus ou moins visibles sur les
flancs mais tous avaient la tête quelque peu aplatie et le museau obtus. La
bouche située sous la tête est pourvue de dents très petites (je ne les ai
examinées qu'hors de l'eau...), mais dont ils savent se servir efficacement !
Ce qui est très caractéristique chez les squales, ce sont leurs grands yeux
ovales et blancs à la pupille noire qui semblent vous regarder presque avec
intelligence et non comme une proie facile et convoitée. Les deux nageoires
dorsales précédées chacune d'une épine forte, pointue et acérée peuvent
infliger de brûlantes blessures à celui qui oserait les manipuler sans
précaution. La queue hétérocerque (c'est-à-dire que le lobe supérieur est
plus grand que le lobe inférieur) ainsi que l'absence de nageoire anale
complètent l'apparence de cette merveille de vitesse.
Ce requin n'est pas très apprécié des pécheurs côtiers gaspésiens au
point que certains cessent de pêcher quelques temps pour permettre à ces
squales de passer et éviter ainsi de faire dévorer à mesure les poissons qui
mordraient à leurs lignes. Ces requins ne séjournent pas constamment dans les
eaux du golfe St-Laurent. Leur passage n'est que saisonnier et le nombre de
migrateurs peut varier d'une année à l'autre. De plus, dans les eaux
québécoises, on ne rencontre jamais de nouveaux-nés ou de jeunes de moins de
60 cm puisqu'ils ne se reproduisent pas ici. La femelle plus grande que le mâle
peut atteindre 1,2 mètres et devient mature environ trois ans après le mâle
soit à l'âge de 7 ou 8 ans. Cependant, ce qui est le plus surprenant chez ces
poissons cartilagineux (poissons sans squelette donc pas d'arêtes), c'est que
la femelle après avoir été fertilisée intérieurement, ne donnera naissance
à ses petits que 18 à 24 mois plus tard. C'est la période de gestation la
plus longue connue chez les vertébrés; l'éléphant n'en a que pour 21 mois...
Immédiatement après la mise bas de 4 à 6 "chiots" parfaitement
développés, le mâle survient et s'empresse de féconder de nouveau la
femelle. L'oeuf ainsi fécondé descendra dans l'utérus et sera enfermé dans
une capsule gélatineuse appelée 'chandelle". Quelques mois plus tard, la
capsule se déchire libérant dans l'utérus les embryons munis d'un sac
vitellin externe qui leur servira de réserve alimentaire jusqu'à leur
naissance, un an et demi plus tard.
L'alimentation de l'Aiguillat est très diversifiée. Les jeunes se tiennent
dans les eaux de surface ou à des profondeurs moyennes dévorant méduses et
autres organismes planctoniques. Lorsqu'ils atteignent 40 cm ou 5 ans environ,
ils descendent graduellement à de plus grandes profondeurs. Adultes, ils se
nourriront de poissons, crevettes, calmars, crabes ainsi que de petits
crustacés. Il faut croire que ce régime alimentaire leur convient très bien
puisqu'ils peuvent vivre entre 25 et 30 ans. Ce n'est pas très long si on
considère que la femelle ne pourra mettre au monde qu'une centaine de requins
dans toute une vie, comparé à des milliers voire des millions pour la plupart
des autres poissons.
L'Aiguillat commun m'a toujours été décrit comme étant un requin petit
mais agressif. J'en ai eu la preuve presque convaincante lors de notre
rencontre; un de ces pleurotrêmes m'a littéralement chargée pour ne changer
d'idée qu'à quelques mètres devant moi. J'ai commencé à perdre de ma
témérité et j'ai fait un tour sur moi-même pour parer à tout nouvel
affrontement. Mais toute la "gang" avait disparu ! Je ne savais pas si
j'étais soulagée ou déçue de ne pas avoir pu prendre d'autres photos...
Je n'ai aucune idée si ces petits requins auraient osé me goûter ni quels
dommages une telle morsure pourrait provoquer sur un bras ou une jambe
enveloppés de caoutchouc. Les dents ne semblent pas très longues mais elles
coupent bien. Il suffit de constater le petit morceau de tète qu'elles
épargnent sur une morue remontée au bout d'une ligne. De plus, lorsqu'on sait
que le mot requin aurait comme source "requiem" en latin puisqu'il n'y
a qu'à dire un requiem pour celui ou celle qu'un requin saisit, on ne peut que
se montrer respectueux devant ces "chiens de mer". Malgré tout ce
sont de superbes "machines à nager" qu'il faut rencontrer au moins
une fois dans une carrière de plongeur.
Voir aussi le récit de Bruno Ouellet :
Entourés
par un banc de requins