Un poisson incertain de sa personnalité. Voilà un peu à quoi me fait
penser certains représentants de cette famille des cycloptéridés. La
lompe, mieux connue par les plongeurs sous le nom de Poule de Mer, est un
habitant des eaux peu profondes de l'Atlantique qui a peut-être un jour voulu
devenir un esturgeon. Mais elle a changé d'idée en cours de route tout en
conservant quelques caractères qui l'apparentent à ce dernier. Un peu
rugueuse, elle a un corps recouvert de 7 rangées de tubercules en saillie dont
trois sur chaque flanc et une sur le dos, qui se trouve relevée en crête.
Cette série d'excroissances charnues sur un corps trapu et massif ne lui donne
pas une apparence très élégante. Mme Poule de Mer a donc pensé que la
gracieuse silhouette d'un anémone pourrait lui plaire. Elle a alors commencé
à modifier ses nageoires ventrales en une ventouse capable d'adhérer fortement
aux objets; mais les modifications se sont arrêtées là.
On trouve donc ce poisson bosselé fixé aux roches, aux algues ou aux cages
à homards attendant patiemment que son lunch lui passe sous le nez. Malgré
tout, quand le coeur lui en dit, elle est capable de se déplacer rapidement...
pour échapper aux plongeurs.
Quant à la couleur de sa robe, ou plutôt de son armure, la grosse poule de
mer (Cyclopterus lumpus) n'a pas été choyée. On dirait qu'elle est
honteuse de son apparence et qu'elle cherche à passer inaperçue en portant une
couleur grise sombre. Qui plus est, elle reste dans son coin à l'abri de tout
regard. C'est pourquoi on la rencontre un peu moins fréquemment que sa cousine
la petite poule de mer Atlantique (Eumicrotremus spinosus) qui elle a
décidé de mettre ses complexes de côté en se parant de couleurs voyantes. Le
rouge clair prédomine variant en intensité dépendant de la saison. On peut
aussi y apercevoir des reflets bleutés sur les flancs et sur la crête dorsale.
Une immense paire d'yeux essaie de vous dire que, malgré leur apparence, ces
poissons sont de bons parents. Ils braveront jusqu'à la mort l'adversaire qui
osera s'approprier leur progéniture. Le mâle évente les oeufs, rassemblés en
masse spongieuse, durant 6 à 8 semaines et malheur à qui ose s'en approcher.
Ce père dévoué ira même jusqu'à se laisser échouer sur la grève si les
oeufs y sont transportés par le courant. Les jeunes poules de 1 cm ont déjà
leur ventouse et on dirait qu'elles s'entraînent à l'utiliser. Elles se
collent partout même sur une main nue qui se présente à elles. On peut les
apercevoir près de leur surface se chauffant au soleil ou attendant un petit
invertébré qui passera à leur portée. À ce stade, elles sont
vraiment jolies: verdâtres ou jaunâtres avec une rangée de points foncés sur
les flancs.
La grosse poule de mer qui peut atteindre près de 50 cm pour un poids de 20
lb est capable de pondre des centaines de milliers d'oeufs. Ces oeufs massifs
d'un beau rose, sont appréciés de certains qui l'apparentent à une sorte de
caviar. Sa chair grasse peut aussi être consommée mais peu de personnes osent
l'essayer). Quant à la petite poule de mer, qui est un peu plus appréciée des
plongeurs par ses couleurs plus voyantes, elle se démarque de sa cousine par
une nageoire dorsale (absente chez la grosse poule) ainsi que par des traces
d'épines primitives au milieu des excroissances. Ses oeufs sont aussi très
nombreux et sa chair, tendre, d'un beau rose, est aussi très grasse.
Qu'il s'agisse du "lumpfish" des Anglais, de la lompe des
sophistiqués, du Cyclopterus lumpus ou de l'Eumicrotemus spinosus des
scientifiques ou de la poule de mer des plongeurs et des Gaspésiens, ce poisson
de nos eaux aura toujours un attrait vis-à-vis de chacun puisque son mode de
nage, ses habitudes parentales, son apparence extérieure, son caviar ou sa
chair seront un jour ou l'autre appréciés par un mordu de la famille des Homo
aquaticus.