PLONGEON
DANS L’HISTOIRE

Jacques
Boisvert
Texte : Gilles Fisette
Journal La Tribune, samedi le 6 juillet 2002
«Au
fond du lac il faut se souvenir que la nature fait rarement des lignes
droites. Lorsqu'on voit une trace qui va en ligne droite, on sait qu'il
y a quelque chose d'humain derrière ça. Il suffit alors de creuser
dans la boue.»
|
Repères
-
Né le11 octobre1932,
à Magog
-
A étudié au séminaire
de Victoriaville et à l'école St-Patrice
-
A travaillé pour la
compagnie d'assurances de son père
-
A ensuite dirigé
l'entreprise, la compagnie O. Boisvert et Fils
-
A toujours œuvré également
dans l'immobilier
-
Grand plongeur devant
l'Éternel
-
Fondateur de la Société
historique du lac Memphrémagog et de la Société internationale
de dracontologie du lac Memphrémagog
-
Il vient d’être décoré
du titre «Personnalité centre-ville du Québec 2002».
-
Père de trois enfants
et grand-père quatre fois
|
|
Idéalement, l'interview aurait
dû se faire au fond du lac Memphrémagog. C'est là que Jacques Boisvert
est dans son élément préféré. C'est son royaume. A force d'en explorer
chaque coin et recoin, il est en voie d'en connaître et d'en livrer tous
les secrets.
Il fut un temps où il pouvait y
plonger jusqu’à trois fois par jour. Une année, en 1982 pour être précis,
il a plongé rien de moins que 511 fois. Un record. Aujourd'hui encore, à
bientôt 70 ans, il ne rate pas une journée. Beau temps, mauvais temps
(sous l'eau, on s'en fout, il est vrai). Peu importe la température de
l'eau. Rien ne le fait dévier de sa passion solitaire.
Surnommé Mr Bubble par ses
proches, Jacques Boisvert n'est pas un plongeur professionnel. Il ne le fait
donc pas pour gagner sa vie. Il plonge, explique-t-il, parce que c'est sa façon
de vivre. Et parce que c’est là qu'il cherche et qu'il trouve tout ce qui
raconte l'histoire de son coin de pays.
MEMPHRÉ
Memphré, c'est lui. Non,
Jacques Boisvert n'est pas un monstre marin. Mais c'est bien lui qui a
baptisé de ce nom l'étrange bête que des centaines de personnes jurent
avoir aperçue émerger du lac, à maintes occasions, à travers les années.
«Les Indiens ont raconté aux
premiers Blancs qui se sont installés près du lac qu'ils ne s'y baignaient
jamais à cause du monstre qui le hantait. Le premier témoignage direct
remonte à 1855. Un Magogois a déclaré avoir vu un espèce de serpent de
mer sur le lac... À ce jour, j’ai recensé un peu plus de 250 témoignages
en ce sens. Moi, après plus de 6000 plongées, je ne l'ai jamais vu. Quant
à savoir si je crois ou pas à cette histoire, disons que je reste ouvert»,
explique M. Boisvert qui, par l'entremise d'un moine de Saint-Benoît-du-lac,
a créé le mot dracontologie pour nommer la science qui s'intéresse aux
montres qui peuvent hanter les lacs de la planète. Il a mis sur pied la
Société internationale de dracontologie du lac Memphrémagog.
«Curieux hasard, il y a une
abbaye de bénédictins sur les rives de plusieurs grands lacs où on dit
avoir aperçu un monstre, y compris le Loch Ness», signale-t-il.
Memphré, donc, c'est pour la légende
jusqu'à une preuve plus concrète du contraire.
HISTOIRE
Passons plutôt à l'histoire et
à la petite histoire.
Jacques
Boisvert est un passionné de l'histoire. C’est pour cela qu’il a aussi
créé la Société historique du lac Memphrémagog et qu’il a entrepris
de raconter l’histoire du territoire qui entoure le majestueux
Memphrémagog,
le lac près duquel il est né et qu’il n’a jamais quitté. Mais il le
fait uniquement à partir de ce qu’il trouve au fond du lac. Les épaves
et les objets jetés ou perdus dans le lac parlent. Ils racontent la vie des
habitants du pourtour du lac, souligne-t-il.
«Au fond du lac, il faut se
souvenir que la nature fait rarement des lignes droites. Lorsqu'on voit une
trace qui va en ligne droite, on sait qu'il y a quelque chose d'humain derrière
ça. Il suffit alors de creuser dans la boue.»
Ainsi, il a mis la main sur des
objets qui remontent aussi loin que le début de l'ère chrétienne. Des
objets d'origine amérindienne. Des têtes de tomahawk, par exemple. Puis,
des objets appartenant aux Blancs qui ont peu à peu peuplé les rives du
lac, à partir du 18e siècle.
La découverte de l'ancre d'un
bateau l'a ainsi amené à s'intéresser à l'histoire des grands
vapeurs qui ont sillonné le Memphrémagog au siècle dernier, que ce
soit l'Anthémis, le Mountain Maid ou le Lady of the Lake.
La mise à jour d'étranges boulettes de béton en forme d'oeuf lui a permis
de décrire comment, au milieu des années 1800, un pêcheur nommé Merriman
(que les autres accusaient de pêcher au filet tant il faisait de nombreuses
prises) confectionnait ses «egg shape sinker» afin de lester ses lignes à
pêche. Des bouteilles témoignent, de leur côté, de l'activité
commerciale et industrielle du temps. Etc.
J'aimerais bien, un jour, mettre
la main sur les bagues à diamant qui ornaient les doigts de Frank Burus, un
homme que la cigarette a tué. Il était sur un puissant bateau à moteur
avec des amis. Il avait envie de fumer. Il a demandé qu'on arrête le
bateau. Ce qui a été fait mais de façon un peu trop brusque. Frank Burus
et une passagère ont été projetés hors du bateau. On a pu repêcher la
femme mais on n'a jamais retrouvé Frank Burus. L'histoire remonte à 1935.
Il y a eu beaucoup de fouilles mais sans succès. On a même fait venir le
meilleur plongeur au monde de l'époque. Pour rien. J'ai souvent plongé
dans le secteur. J'ai pu voir des énormes blocs de pierre inclinés. Sûrement
que le corps s'y est retrouvé coincé. L'inclinaison de ces rocs m'a
intrigué. Cela m'a amené à fouiller et à avancer la thèse qu'ils ont
pris cette position à la suite du grand «trembleterre» dont fait mention
Marie de l'Incarnation...»
L’HOMME
D’AFFAIRES
Jacques Boisvert n'a pas de
formation d'historien. L'homme qui vient de décrocher le titre de «Personnalité
centre-ville Québec 2002», a été un homme d'affaires prospère avant
de prendre sa retraite et de profiter à plein temps de son lac.
«Mon père était courtier en
assurances, manufacturier, commerçant de bois et financier. Nous étions
cinq enfants à la maison. Moi, j'étais le quatrième... J'ai fréquenté
le collège de Victoriaville. Un de mes professeurs, le frère Alphé,
utilisait toujours l'histoire pour faire comprendre quelque chose qu'il
cherchait à nous enseigner. Moi, j'aurais pu passer des heures et des
heures à l'écouter. Pour le reste j'étais très indiscipliné. J'avais un
ardent besoin de déranger tout le monde en classe. Ça a pris jusqu’à la
11e année pour corriger cela... Je me suis inscrit à McGill, en
comptabilité mais mon père m'a demandé de travailler avec lui. Il m'avait
donné une voiture de l'année, une Plymouth coupé. Je pouvais plus
refuser.»
Il a donc fait carrière dans
les assurances. Et dans la spéculation, l'achat et la vente de terrains, un
peu partout autour du lac. Il a déjà mis la main sur une ferme pour 19 000
$ et, quelques années plus tard, elle valait plus d'un million de dollars.
Même qu'un jour, il a acheté un terrain des moines de Saint-Benoît et
ceux-ci lui ont donné 5000 $ pour qu'il les en débarrasse. Mais tout ça,
c'est une autre histoire...
|
|
Jeu de la vérité
Passe temps préféré:
La plongée sous-marine qu'il pratique depuis 1964 et à laquelle il
est revenu plus sérieusement à compter de 1979, à raison d'au
moins une fois par jour, sept fois par semaine.
Livre
préféré: Le Prophète, de Khalil Gibran. Pour son
contenu, bien entendu.
Musique
préférée: La musique sud-américaine. «Quand j'étais étudiant,
j'écoutais, tous les mercredis soirs, sur CBC, de Toronto, Chicho
Vajes and his hijos Cubanos.
Film
préféré: «Le premier film que j'ai vu: Air Force, avec Van
Johnson. Dans le temps de la guerre.»
Personnalité
marquante: «L'abbé Pierre, un homme qui s'est occupé du
Tiers-monde. Il vit encore, je crois. Parce que c'est un homme qui
s'est préoccupé de l'humain et de la misère humaine.»
Événement
marquant: «La fin de la guerre, en mai 1945. J'avais 12 ans.
Comme plusieurs, je croyais à la paix durable jusqu'à la fin du
monde. Je croyais qu'on ne revivrait plus jamais de choses comme
celle-là.»
Dans
une autre vie: «Je m'achèterais un plus gros bateau et un
meilleur équipement de plongée.»
Animal
préféré: «Le chat. J'en ai eu quand j'étais jeune. Il était
toujours collé sur moi. C’était mon grand ami.»
Principale
qualité: «C'est difficile. Je ne sais pas. (il demande à sa
conjointe qui répond pour lui: la générosité).
Principal
défaut: «L'impatience. (elle rajoute: oui, c'en est un grand;
il prend pas mal de place).
|
|
Exorciser
sa peur de l'eau
Texte
de Isabelle Pion
Journal La Tribune, samedi le 13 juillet 2002
«D’abord,
j'ai été élevé sur le bord du lac Memphrémagog. J'ai toujours eu
peur de l'eau. Ç'a été une façon d'exorciser cette peur-là. C'est
un peu comme ça que je suis arrivé à la plongée.»
Chaque
jour, le lac Memphrémagog se dévoile et se raconte un peu plus au plongeur
Jacques Boisvert. Celui qui a réalisé sa 6000e plongée l’an passé et a
fait de ce cours d'eau un lieu de prédilection pour sa passion. Pour la
plongée, certes. Et pour l'histoire qui se cache sous la ligne d'horizon.
j'ai plongé dans les Caraïbes, au Mexique, mais je préfère le lac
Memphrémagog.
Je dirais que le lac m'appartient, mais il faut comprendre que ça fait plus
de 30 ans que j'habite ici !»
Jacques
Boisvert plonge, et plonge encore. En dépit de tout. En dépit de
l’opinion des médecins, puisqu'il a subi quatre pontages au coeur. En dépit,
aussi, de son stimulateur cardiaque. «Les médecins ne sont pas tellement
friands de ça. Si j'écoutais tout le monde, je n'aurais jamais replongé !»,
lance-t-il les yeux fixés sur l'eau, tandis que les vagues viennent
taquiner le rivage à sa résidence de Magog.
Il
raconte même avoir fait une excursion le jour où son épouse a accouché.
«Le 21 novembre 1964, le jour où ·mon fils André est venu au monde, je
suis allé plonger dans une baie. J'ai été obligé de casser la glace pour
rentrer dans l'eau. J'ai dit à ma femme: ‘Si t'es pas pour accoucher, je
vais aller plonger. Elle n'était pas bien en faveur de ça.» L'homme a
finalement eu le temps de revenir dîner... L'ancien homme d'affaires est père
de trois enfants, qui pratiquent tous la plongée.
Aujourd'hui,
M. Boisvert explore l’univers aquatique pour en savoir un peu plus sur le
passé, mais il confie qu’il le faisait aussi, du temps où il était
homme d'affaires, pour ne pas «virer fou».
Tous
les après-midi, le plongeur se rend à la marina Audet, sur le bord de la
rivière Magog. À bord de son bateau, il remonte celle-ci durant une
dizaine de minutes. «Je ne sais jamais avant d’arriver sur le lac à
quelle place je vais aller plonger. Quand j'arrive sur le lac, tout dépendant
des vents, là je me décide», laisse-t-il tomber. Il ancre alors son
embarcation et part à l'aventure.
Lorsque
la plongée ne s'effectue pas trop profondément dans les eaux, l'homme peut
y demeurer environ 45 minutes. Cependant, lorsqu'il descend très profond,
il ne peut y rester qu'entre dix et quinze minutes.
Et
c'est là, au beau milieu d'un monde invisible de la terre ferme, que
Jacques Boisvert ressent le bien-être le plus complet. Et la gratitude,
aussi, de pouvoir pratiquer ce sport à bientôt 70 ans. «Ce que je vois
n'est pas nécessairement ce que vous verriez. En quelques secondes, je
change de monde.»
Jacques
Boisvert le dit lui-même: il faut être fou! Surtout qu'à une certaine époque
il plongeait alors que la neige commençait à tomber... Lorsqu'il a suivi
sa formation, ce dernier se rendait toutes les semaines à Montréal. Et
lorsqu'il devait emplir ses bonbonnes, il devait aussi les envoyer par
autobus à un magasin de la métropole. «Plus fou que ça, tu meurs!
J'aimais ça dans le temps, mais pas comme aujourd'hui !»
Certes,
le parcours du plongeur a été parsemé de quelques pépins. Un jour, il
s'est perforé le tympan à environ 16 pieds sous l'eau. «Il ne faut pas défier
les lois de la nature. Mais on est tenté souvent. On en paie le prix.»
Bouteilles,
vases, artefacts amérindiens: le lac regorge de milliers de trésors que
Jacques Boisvert n'aura pas assez d'une vie pour découvrir. Parce que
chaque information trouvée est fouillée jusqu'à la source. Et parce que
chaque fois qu'il trouve une réponse à une question, une autre
interrogation se pose. Le cycle est sans fin. Et c'est aussi que les deux
passions sont inextricablement liées l'une à l'autre.
C'est
à partir de ses trouvailles que le Magogois replace les morceaux de casse-tête
de l'histoire du lac. Un jour qu'il faisait une conférence, l'homme se
souvient s'être dit qu'il connaissait tout sur son sujet. Maintenant, il
confie avoir l'impression de ne plus rien savoir...
Tandis
qu'au fond du lac gisent des morceaux de notre patrimoine, au sous-sol de sa
résidence se cache un véritable centre d'archives. Des découvertes faites
au cours de toutes ces années et qui ont donné naissance à la Société
internationale de dracontologie du lac Memphrémagog et à la Société
historique du lac Memphrémagog. «Je dis toujours que la plus belle des découvertes,
ç'a été la découverte de moi-même. Ce n'est pas facile à exprimer.
C'est spécial.»
|
|