L'Empress
of Ireland gît sur son côté tribord par environ 44 mètres (145 pi.) de
fond au large de Ste-Luce-sur-Mer. Il est situé dans une zone de forte
productivité biologique et subit l'influence du courant de Gaspé en plus
d'être affecté par l'écoulement d'eau douce provenant des rivières de
la rive sud. Les courants y varient quotidiennement en fonction des
marées mais aussi en fonction des cycles mensuels de hautes et de basses
mers. Les conditions météorologiques ainsi que l'influence des
phénomènes océanographiques locaux ont aussi des effets complexes sur
les courants. Dans le pire des cas, le courant peut atteindre près de
trois noeuds alors qu'à d'autres moments, il peut être nul. Il peut
aussi varier entre la surface et le fond. La température de l'eau est
plus prévisible et augmente graduellement au cours de l'été pour
atteindre près de 15 degrés en surface alors qu'au fond, elle dépasse
rarement 4 degrés Celsius. La visibilité est généralement inférieure
à trois mètres du printemps au début de l'été. Tout d'abord à cause
de l'influence des rivières en crue puis sous l'effet des successions de
floraisons phytoplanctoniques. La visibilité s'améliore graduellement à
partir de la mi-juillet et, à compter du mois d'août, il est fréquent
d'observer des visibilités supérieures à six mètres. Il y a de
nombreuses exceptions à ces généralités et plusieurs affirment avoir
eu droit à des conditions parfaites dès la fin du mois de juin.

L'épave comme telle est une immense structure gisant sur 45 degrés.
Les ponts supérieurs ont été passablement abîmés par le temps mais
également par les nombreux efforts récupération de bois et d'artefacts.
Le côté bâbord du pont principal peut être atteint à partir d'environ
26 mètres (85 pi.) à marée basse alors que les endroits les plus
profonds, situés de l'autre côté du navire, sont à près de 44 mètres
(145 pi.). Le point de départ le plus populaire est situé près de
l'avant au-dessus d'une ouverture connue comme étant le "trou de
dynamite". C'est à ce mouillage qu'un entrepreneur de la région
amène généralement les groupes de plongeurs.
Dans
ce contexte, comment établir la compétence minimale requise pour plonger
l'Empress? Il est difficile de parler en terme de niveaux de formation
puisque ceux-ci sont rarement une indication fiable des habilités d'un
plongeur mais représentent plutôt l'état de ses connaissances au moment
de son dernier cours, ce qui peut remonter à plusieurs années déjà. La
formation technique avancée (surtout la plongée de caverne) est
peut-être une exception parce qu'elle suppose nécessairement un
changement d'attitude de la part du plongeur récréatif. Au minimum, une
plongée sur l'Empress suppose une grande aisance face à trois
contraintes: le froid, l'obscurité et le courant. Au delà d'une
expérience avec ces facteurs isolés, le plongeur devra déjà avoir fait
face à ces conditions simultanées et comprendre comment leur synergie
peut l'affecter. Jusque là, rien de bien compliqué. Quiconque a fait
certaines des épaves autour de 100 pieds dans les Grands Lacs ou dans le
Fleuve en Ontario sera relativement bien préparé face à certains de ces
facteurs. Préparé, mais préparé à quoi? Essentiellement à descendre
pour toucher l'épave puis à remonter de 10 à 20 minutes plus tard sans
avoir quitté de vue la ligne de remontée. Côté matériel, l'attirail
habituel du plongeur récréatif convient parfaitement à ce type de
plongée. Voilà donc comment un plongeur de niveau II avec l'expérience
appropriée peut plonger l'Empress of Ireland. Une telle plongée, bien
qu'étant relativement simple, n'est pas sans intérêt. Elle permet de
saisir l'ampleur du site et de mesurer l'importance des contraintes
auxquelles le plongeur doit faire face. Les réserves affichées par
certains plongeurs d'expérience proviennent surtout du fait que bien peu
de plongeurs se contenteront d'une plongée aussi simple après avoir fait
le voyage jusqu'à Rimouski et payé le gros prix pour accéder au site.
Motivés par des raisons aussi variées qu'un réel besoin de découverte
ou par une recherche de l'exploit, la plupart des plongeurs chercheront à
explorer l'épave au delà de la région immédiate de leur ligne de
remontée. C'est à ce moment que d'autres variables viennent s'ajouter
pour complexifier le déroulement sécuritaire de la plongée. Il ne faut
cependant pas se leurrer, des centaines de plongeurs nous ont précédé
sur l'épave au cours des vingt dernières années. Ceux-ci plongeaient
selon les méthodes et avec le matériel de leur époque et ils en sont,
pour la plupart, revenus vivants. Pourquoi donc s'en faire alors que
malgré des techniques qu'on trouve aujourd'hui désuètes, ces gens ont
réussit à faire autant de plongées et de sortir autant d'objets des
profondeurs de l'épave? Simplement parce que ces plongeurs faisaient
partie d'une minorité qui connaissaient bien le site et le plongeaient
fréquemment. Aujourd'hui, le site est ouvert à tous, dont un nombre
important de plongeurs en vacance qui ne prendront qu'une ou deux
journées pour visiter l'épave. La pression de devoir accomplir la
plongée à tout prix vient ajouter aux nouveaux problèmes de l'Empress.
Les trois grandes contraintes ayant déjà été identifiées, à quoi
d'autre doit se préparer le plongeur qui veut explorer plus loin que la
zone de sécurité autour de sa ligne de descente? La première chose à
penser est que cette ligne de descente est aussi une ligne de remontée
et, de ce fait, un lien vital avec la surface. Idéalement, le plongeur
doit s'assurer de pouvoir la retrouver en tout moment, peu importe ce qui
arrivera, y compris les pires imprévus. En pratique ceci est cependant
impossible et le plongeur devra prévoir pouvoir quitter l'épave même
s'il ne peut revenir à son point de départ. Ceci signifie d'amorcer une
remontée en pleine eau avec tous les risques que cela comporte. A peu
près personne ne peut prétendre réussir une remontée contrôlée dans
le vide, dans l'obscurité, sans repère visuel et avec un courant qui
varie selon les profondeurs. Il faut donc prévoir un quelconque
dispositif de remontée d'urgence qui prendra généralement la forme d'un
filin sur moulinet et d'une bouée de surface.
L'exploration
plus élaborée de l'épave suppose aussi un temps de fond prolongé et,
à ces profondeurs, de la décompression obligatoire. L'obligation de la
décompression est à peu près incontournable. Des mélanges
respiratoires sur-oxygénés (Nitrox) peuvent être utilisés mais ceux-ci
n'offriront qu'un avantage marginal à ces profondeurs et il convient
mieux de les inclure comme simple marge de sécurité plutôt que comme
facteur visant à réduire les temps de décompression. L'obligation de
faire des paliers de décompression s'accompagne d'un besoin accru en gaz
et d'une préparation ajustée en conséquence. Ceci signifie
généralement que la plongée s'effectuera en doubles-cylindres avec tous
les changements de logistique que cela implique. Le plongeur doit garder
à l'idée qu'il doit pouvoir terminer sa décompression peu importe ce
qui arrive à lui ou à son copain sous peine de devoir subir les effets
d'un accident de décompression. La préparation de la plongée prend
alors toute son importance et le plongeur doit connaître sa consommation
d'air ET celle de son buddy pour être en mesure de pouvoir
évaluer de façon réaliste quel sera le plan de plongée. Il pourra
ainsi déterminer le point de retour qui permettra aux deux plongeurs
d'échanger de l'air et de terminer la décompression en toute sécurité
dans le cas d'une perte d'air accidentelle. La planification et la
réalisation d'une plongée avec décompression requièrent une rigueur
qui va bien au-delà de simplement suivre les indications de son
ordinateur de plongée.
Deux
autres éléments devront être considérés pour s'assurer de pouvoir
revenir à son point de départ: l'obscurité et le risque
d'enchevêtrement. Une lampe est essentielle, même pour simplement aller
toucher l'épave. Cependant, l'éclairage prend toute son importance
lorsqu'on décide de s'aventurer plus loin sur la structure. Dans
l'obscurité totale, la lampe devient aussi importante que les autres
pièces d'équipement et il est essentiel qu'elle soit fiable et d'une
puissance suffisante. Il faut aussi prévoir une lampe de sécurité,
généralement plus petite mais qui fera toute la différence lors d'une
défaillance de la lampe primaire. Les risques d'enchevêtrement
n'inquiètent généralement pas trop les plongeurs mais on doit
néanmoins se pencher sur cette question. Le couteau est essentiel mais
celui-ci ne sera pas d'une grande utilité si on se prend dans des fils
électriques ou dans du fil très résistant (p.ex. Kevlar). Un
coupe-ligne avec une lame de rasoir complète bien le couteau et est plus
efficace si on doit se déprendre d'un filet ou d'un fil à pêche. Une
paire de ciseaux d'ambulancier est aussi utile car elle permet de couper
à peu près n'importe quoi, y compris du fil électrique de gros calibre.
Ces deux outils en plus d'être bien adaptés à des tâches précises
servent aussi de rechange au couteau qu'il est toujours possible de
perdre.
A l'exception des doubles-cylindres qui requièrent des techniques
particulières, rien de ce qui précède n'est hors de portée du plongeur
récréatif qui veut s'attaquer à l'Empress. Il suffit d'avoir appris à
utiliser son matériel et d'avoir pratiqué les scénarios d'urgence dans
des conditions plus faciles. Les doubles-cylindres requièrent cependant
un certain entraînement pour bien les utiliser, surtout pour la gestion
de l'air avec le collecteur (manifold). Mentionnons au passage qu'en 1999,
il n'y a plus de justification à l'utilisation des doubles indépendants
ou d'une barre temporaire (cheater bar) pour plonger l'Empress.
Donc, rien de compliqué jusque là n'est-ce pas? Oui, mais il ne faudrait
pas oublier les effets de la narcose.
A
plus de 30 mètres (100 pi.) et sans doute même moins profond, tous les
plongeurs subissent les effets de la narcose à l'azote. L'effet peut
être subtil ou foudroyant mais il sera toujours là et ne fera
qu'augmenter avec la profondeur. Les effets réels de la narcose versus la
perception de celle-ci est un autre débat mais il est certain que tout
plongeur qui visite l'Empress devra y faire face. Malgré que la
composante objective de la narcose soit sans doute à peu près constante,
la perception qu'on en a varie beaucoup en fonction de l'individu, de la
plongée et de l'environnement. Avec ses nombreuses contraintes, l'Empress
vient augmenter l'effet de la narcose chez la majorité des gens. A moins
d'avoir recours à des mélanges respiratoires contenant de l'hélium
(rarement utilisés sur l'Empress) il n'y a pas de façon simple de
contourner le problème. Chez plusieurs individus, la narcose peut sans
doute être gérée de façon acceptable aux profondeurs rencontrées sur
l'Empress, mais cela suppose une grande préparation et des réactions
quasi automatiques en cas d'imprévu. Ceci suggère un long entraînement
que peu de gens voudront envisager.
Terminons
en abordant un sujet tabou de la plongée récréative: la pénétration.
Sauf pour de très rares exceptions, il n'y a pas de formation en
pénétration d'épave qui se donne au Québec. Les " spécialités
" récréatives en plongée d'épave visent généralement la
plongée sur épave et non pas dans les épaves et, encore
là, à des profondeurs inférieures à ce qu'on retrouve sur l'Empress.
La distinction est énorme et la pénétration d'épave requiert un
ensemble de compétences qui ne peuvent s'acquérir facilement. A bien des
égards, celle-ci est similaire à la plongée de caverne mais en plus
complexe. Les standards américains pour la plongée de caverne
requièrent un minimum d'une semaine de formation intensive en conditions
idéales de température et de visibilité pour obtenir une certification.
La pénétration d'épave requiert les mêmes compétences en plus des
habilités spécifiques requises pour plonger dans des conditions
difficiles à l'intérieur d'une structure instable. C'est à ce niveau
que le discours en apparence élitiste de certains plongeurs prend toute
son importance et sa justification. L'Empress n'est pas une épave facile
à pénétrer pour plusieurs raisons dont son orientation, les
visibilités réduites et son degré de dégradation. A ce qu'on dit,
d'autres épaves en apparence plus difficiles (comme l'Andrea Doria) sont
plus faciles à visiter à cause de ces facteurs. La pénétration
d'épave ne s'improvise pas et ne s'apprend pas rapidement. Le plongeur
autodidacte parviendra peut-être à acquérir les compétences requises
mais l'expérience a démontré que dans plusieurs cas, il agira plutôt
par simple imitation sans nécessairement saisir toutes les nuances des
techniques et des configurations. La formation de haut niveau en plongée
présente l'immense avantage de permettre un apprentissage avec les
meilleurs éléments du milieu en plus de favoriser l'uniformité des
procédures et des standards.

En conclusion, l'Empress est un site exceptionnel qui, malgré qu'il se
situe à la limite de la plongée récréative, peut néanmoins être à
la portée de plusieurs plongeurs avancés. Le plongeur qui veut y
réaliser une plongée sécuritaire doit connaître les contraintes
spécifiques au site et s'y préparer sérieusement. Il est possible d'y
réaliser des plongées simples en autant qu'on sait respecter un plan de
plongée réaliste et ses propres limites.
Texte original diffusé en 1999
Modifié le 29 juin 2001
Modifié le 4 août 2003