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Un peu comme le sang pénètre le cœur humain et en est expulsé à chaque
battement, la mer inonde ses rivages et s'en retire à chaque marée.
Cependant, l'ordre lunaire auquel elle obéit, contrairement au rythme
cardiaque, se modifie constamment parce que la position de la Lune par
rapport à la Terre n'est pas fixe. C'est au printemps que se produisent les
plus grandes marées, alors que l'effet de la Lune se conjugue avec celui du
Soleil. Et c'est au printemps qu'on peut observer, à perte de vue, le large
ruban rocheux et les prairies de Spartines qui longent la rive sud de
l'estuaire maritime du Saint-Laurent, principalement entre Rivière-Ouelle
et Matane. La région montre un rivage presque plat et sa pente vers la mer
est si faible qu'à marée basse le territoire exondé s'avère un des plus
considérables qu'il soit possible d'observer sur les côtes du Québec. Au
début de l'été, dans cette zone intertidale qui attire le plongeur
sous-marin que je suis, l'eau est froide et le vent du large
rafraîchissant. Un grand nombre d'oiseaux y profitent des largesses de la
mer. Si vous vous promenez parmi eux, comme je l'ai fait, votre ouïe sera
affectée par la musique des vagues et le chœur des oiseaux: en annulant le
tapage mécanique de l'activité humaine, ils nous révèlent la grandeur
sauvage du lien intime qui existe entre nous et la mer. Alors vous aimerez
cet univers impressionnant.
Des rochers polis par le frottement des glaces luisent au soleil sous un
léger film d'algues vertes. Des crêtes rocheuses se hérissent pour former
une chaîne de montagnes miniatures; plus loin s'allongent des plages
rocheuses sans fin ou de vastes prairies marines traversées de petites
dépressions où l'eau de mer est prisonnière: les cuvettes, tributaires
des marées.
À marée basse, l'eau des cuvettes qui mesurent rarement plus d'un mètre
de profondeur est exposée à l'évaporation qui en augmente la salinité
comme aux fortes pluies qui en diluent la concentration saline; elle l'est
aussi aux vagues qui déferlent et aux glaces de l'hiver. À marée haute,
l'océan y règne en maître. Il va sans dire que les cuvettes du haut
littoral ne subissent pas les mêmes conditions que celles du bas littoral,
même à marée haute. Celles-là sont plus ou moins exposées et sensibles
aux variations de leur environnement. La vie y étant plus précaire pour
les espèces marines, les différentes formes de vie s'y font plus rares.
Même en juillet, la température des cuvettes est sujette à des écarts
excessifs, passant parfois du gel matinal à 30° C en l'espace de quelques
heures. On constate également que l'oxygène dissous dans les cuvettes
riches en algues peut atteindre un degré de sursaturation impressionnant
lorsque le soleil les inonde et de sous-saturation durant la nuit. De plus,
le milieu voit son équilibre biotique et physico-chimique modifié à
chaque marée montante.
Les cuvettes constituent pourtant à marée basse un habitat ou un refuge
pour de nombreuses espèces. Mais ce milieu extrêmement dynamique est
exigeant pour les espèces venues de la mer qui ont dû s'adapter pour y
survivre. Cela n'a pas empêché une multitude d'entre elles de mener avec
succès leur vie "en cuvette" et sur le littoral, au point que de
nombreux scientifiques et des photographes ravis y voient l'un des plus
beaux et des plus spectaculaires objets d'étude que la mer puisse offrir.
Territoire de transition entre la mer et la terre
ferme, on y découvre qu'un bon nombre d'espèces terrestre tirent profit du
voisinage de la mer (larves d'insectes, plantes, lichens etc.). Toutefois les
espèces marines ou celles qui peuvent vivre en eau saumâtre dominent là où
le sel menace des formes de vie terrestres. Les plus familiers des habitants des
cuvettes sont apparemment les grandes algues brunes (Laminaires et Fucales) qui
accaparent une bonne partie du volume d'eau disponible. De loin, elles semblent
seules à les occuper, mais une petite excursion avec masque et tuba dans une
grande cuvette révèle bien des surprises. Sous l'eau transparente, un tout
autre paysage apparaît. Sous le dense couvert d'algues brunes s'entremêlent
des petites algues arborescentes rouges et ces algues vertes, translucides,
Ulvacés et Entéromorphes d'apparence frêle, dont la couleur tranche vivement
sur les algues calcaires roses encroûtées au fond de la cuvette.
Régnant sur ce somptueux désordre végétal, une foule d'espèces
d'invertébrés de toutes les formes possibles ont trouvé là demeure et
subsistance. Des Mysis et des Gamarres affairés papillonnent autour de mon
masque qu'ils tamponnent comme des mouches aveugles. Des Balanes déploient
leurs cirres tandis que les Littorines broutent les algues à même le
rocher. Les chapeaux chinois des Patelles et la coloration marbrée des
Chitons décorent le site que j'explore sans me lasser de découvrir les uns
et les autres... Mes pas sur le rivage font craquer la surface rocheuse
recouverte de centaines de Littorines et de Balanes, que j'écrase
inévitablement. Je remarque que sur le littoral et dans les cuvettes tous
les animaux comme les Moules, les Balanes et même les Oursins sont très
solidement attachés au substrat par des filaments, des podias ou des
ciments comme la Balane. Cela leur permet de résister à l'assaut des
vagues et des forts courants... mais pas à mon poids.
Dans les grandes cuvettes du bas littoral, on peut repérer des Moules, des
Hydrozoaires, des Oursins et des Anémones de mer. Un œil plus exercé y
surprend parfois des Nudibranches, des Vers, les siphons de quelques
bivalves fouisseurs et, plus rarement, des petites poules de mer et des
Sigouines de roche.
Tous ces animaux vivent-ils par choix ou par accident sur le littoral et
dans les cuvettes? Certains organismes, en tout cas, semblent parfaitement
adaptés à ce milieu. Au printemps, après la fonte des glaces, les
espèces qui ont survécu à l'hiver reprennent progressivement leur place
sur le rivage. Suivent les espèces opportunistes qui colonisent le terrain
libre sur le substrat. Au cours de l'été, elles seront remplacées, du
moins en partie, par des espèces plus persistantes que les glaces de
l'automne mettront à l'épreuve encore une fois. Comment s'adapteront-elles
aux conditions rigoureuses du littoral? La Littorine, par exemple, retraite
dans sa coquille qui se ferme hermétiquement en cas de nécessité.
Certaines espèces de Balanes privilégient, les habitats constamment
humides; elles favorisent donc les anfractuosités des rochers, un épais
couvert algual ou les cuvettes. La Patelle sait rendre tout à fait étanche
le lien entre sa coquille et le substrat rocheux; quand un emplacement
précis sur une roche correspond à la forme de sa coquille, (qu'elle quitte
à marée haute pour se nourrir) elle y revient à la marée basse pour y
trouver le refuge le plus sûr pour éviter la dessiccation. Comme la
Patelle, le Chiton forme corps avec une roche de façon assez étanche pour
se protéger adéquatement; en plus il peut supporter 75 % de perte
d'humidité corporelle avant de mourir. Certaines algues, les Fucus, entre
autres, survivent à la perte de 90 % de leur humidité et se réhydratent
très rapidement dès que la marée les recouvre. Les moules résistent au
stress mécanique des vagues en développant une coquille beaucoup plus
épaisse, donc plus solide que celle des individus vivant dans l'infralittoral.
D'autres espèces, par contre, seraient
facilement éliminées si leur croissance extrêmement rapide ne compensait à
peu près leurs pertes; c'est le cas des Ulvacés. Certaines autres ne survivent
et ne croissent que si elles sont exondées régulièrement, tels le Fucus et l'Ascophyllum.
D'autres encore ont développé une coquille dont les facettes et les couleurs
réfléchissent le soleil de façon à les prémunir contre la surchauffe de
leurs tissus corporels. Enfin, certaines espèces préféreraient un milieu
d'où l'eau ne se retire jamais, mais trouvent plus de sécurité dans la frange
littorale où leurs prédateurs ne peuvent les atteindre.
Propulsées par les vagues ou poussées par la tempête, de gré ou de force
donc, certaines espèces végétales et animales inhabituelles au milieu
peuvent s'y retrouver: le Crabe Cancer, le Concombre de mer, le Buccin,
quelques algues typiques et l'étoile de mer des plus grandes profondeurs y
survivront un certain temps, et chercherons si elles en sont capables à
regagner les conditions plus stables correspondant à leur besoins vitaux.
Devant tant d'efforts pour vivre et pour conquérir des espaces parfois
hostiles, on ne peut que déplorer l'action destructrice de l'homme sur l'un
des pi us complexes milieux qu'offre la planète. Entre autres, nos
agressions injustifiées et l'empiétement massif de notre espèce sur le
littoral du Saint-Laurent, sans égard pour l'immense patrimoine qu'il
représente, ne sauraient être passés sous silence. Plus tôt nous
prendrons conscience de sa valeur, plus vite nous unirons nos efforts pour
en sauvegarder la magnificence et l'authenticité. Mais hâtons-nous, le
temps presse...
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