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MAGOG
- Un fanatique de la plongée subaquatique Jacques Boisvert ? Et bien, si le
fait d'avoir effectué plus de 1 800 plongée dans un lac en cinq ans, d'avoir
à son actif en une seule année 500 descentes en eaux profondes, et aussi
d'avoir fait tout ça sans rémunération c'est du fanatisme, oui, Jacques
Boisvert est un fanatique! Mais il reste à savoir si sa passion c'est la
plongée, ou bien le lac Memphrémagog ?
"La plongée subaquatique n'est pas une fin en soi, mais un moyen que
j'utilise pour mieux faire connaître l'histoire de mon lac et aussi de ma
région" déclare-t-il, car il ne plonge pas dans n'importe quel lac!
Seulement dans le grand Memphrémagog qui s'étend de Magog (Québec) à Newport
(Vermont) sur 27.8 milles de long. En dehors des purs plaisirs de la plongée,
sa grande joie est en fait de partager ses découvertes: "Je ne suis pas un
historien, mais un raconteur d'histoires" aime-t-il préciser.
Des histoires, il en connaît, il en a découvert, il an a reconstituées à
partir des artefacts qu'il a rapporté du fond du Memphrémagog. Des histoires,
il pourrait vous en raconter longtemps, quitte à vous emmener plonger avec lui
pour vous convaincre: "D'ailleurs, c'est le seul moyen de me faire taire,
et encore!" d'avouer Jacques. Son histoire personnelle commence en
septembre 1978 par un quadruple pontage cardiaque.
À partir de ce jour là, ce magogois décide de commencer une nouvelle vie!
Une bonne part de l'homme d'affaires (courtier an assurances) est restée sur la
table d'opération. Finis les marchés conclus lors d'un déjeuné trop lourd,
les cabales, les intrigues et la course aux contrats! Depuis, vous le trouverez
à son bureau le matin, et sous l'eau l'après-midi; beau temps, mauvais temps,
il plonge quotidiennement jusqu'à la prise des glaces: "De toutes façons,
par 100 pieds de fond, il peut neiger ou faire beau, ça ne change pas grand
chose!", s'exclame-t-il
DES MILLIERS DE BOUTEILLES
Malgré toutes ces plongées, dont les premières en apnée jusqu'en
septembre 1979, le grand Memphrémagog garde encore beaucoup de secrets pour
lui. Toute l'histoire de la région lui est racontée par les milliers d'objets
les plus divers qu'il a remontés du fond de l'eau. Il y a bien sûr plus de 10
000 bouteilles, mais aussi de la vaisselle du 19e siècle, des ancres et des
hélices de bateaux en cuivre, et toutes sortes d'objets qui font le bonheur
d'un archéologue subaquatique. Jacques Boisvert les a trouvés, et il les
conserve précieusement car il espère un jour pouvoir les partager avec le
grand public.
"Mon rêve, c'est de mettre sur pied un musée du lac Memphrémagog où
seraient racontées la grande et la petite histoires de la région"
affirme-t-il. Pour cela, sa première démarche a été de fonder la Société
Historique du lac Memphrémagog, et maintenant, il vise la vieille gare du
Canadien Pacifique à Magog pour en faire "son" musée !
A ceux qui se demandent comment une telle quantité d'objets a pu se
retrouver au fond de l'eau, Jacques Boisvert répond que jusqu'en 1950 environ,
les municipalités et les particuliers se servaient du lac comme dépotoir:
"L'hiver, on poussait tout simplement les détritus sur la glace en
attendant le printemps, si bien qu'il suffît de connaître les principaux sites
utilisés et d'y faire la cueillette des rebuts des ancêtres! Tout ce qui
était biodégradable comme le bois, les métaux oxydables et le papier a en
grande partie disparu, mais la verrerie, la vaisselle et les gros artefacts,
tout est en parfaite condition".
JUSQU'Â LA PRÉ-HISTOIRE !
Il y a aussi les nombreuses épaves comme cette grande barge pleine de
briques qu'il a trouvée en 1982, ou le gouvernail de plus de sept pieds de haut
découvert au début de l'automne 1984. Tous ces objets font, ou ont fait
l'objet d'études poussées d'archéologues canadiens. C'est au cours d'une de
ses dernières plongées de l'année 1984 que Jacques Boisvert a remonté une
pièce unique que les spécialistes estiment préhistorique.
Il
s'agit d'un assez grand fragment de poterie amérindienne ressemblant à
d'autres mises à jour lors de fouilles archéologiques en Ontario. Le fragment
sorti du lac est arrondi et mesure environ un pied carré. Il est décoré
autour du col de motifs en zigzag denticulés que l'on retrouve à l'intérieur
de la cruche sur une hauteur de trois pouces environ.
Autre détail intéressant, le fragment porte très nettement les traces des
couches successives de limon du lac sur ses flancs: "Il y a certainement
une éternité que cet objet est au fond du lac, car je n'avais jamais vu autant
de marques régulières sur les artefacts que j'ai remontés depuis cinq
ans" signale M. Boisvert. Devant cette découverte peu commune, il a
contacté la Division du Patrimoine du Ministère des Affaires culturelles qui a
pris possession du vestige pour le faire expertiser. Par la suite, l'objet ira
rejoindre la collection de la Société d'Histoire des Cantons de l'Est à
laquelle M. Boisvert en fera don.
VERS L'ATLANTIQUE
"Tous les objets que nous trouvons nous permettent de découvrir bien
des choses sur le mode de vie de nos ancêtres, du cocasse au tragique"
constate le plongeur. Pour ceux qui préfèrent les eaux peu profondes, il y a
les vestiges de campements indiens le long des rives, datant de l'époque où le
niveau du lac était plus bas: avant la construction du premier barrage sur la
rivière Magog. Dès qu'il a "découvert" la région, l'homme blanc a
suivi la trace des autochtones; lui aussi a emprunté le lac Memphrémagog
jusqu'au site actuel de Newport, puis la rivière Clyde jusqu'à la rivière
Connecticut pour descendre jusqu'à l'océan Atlantique.
La plus vieille des bouteilles que Jacques a trouvée a dû être jetée dans
le lac par un explorateur vers 1750. "Au Québec, on ignore encore la
grande valeur de ces merveilleuses bouteilles faites à la main, dont les
défauts font le charme. Pourtant, aux États-Unis, les collectionneurs de
bouteilles viennent en troisième position quant à leur nombre après les
collectionneurs de timbres et de monnaie! Ils ont des catalogues édités
spécialement pour eux, et le marché est florissant" déclare Jacques
Boisvert; mais ne lui parlez pas de négocier les bouteilles sorties du lac!
"Elles sont pour le musée! Une fois rendue chez un collectionneur, une
vieille bouteille n'est plus du tout un témoin du passé collectif d'un peuple,
mais juste une antiquité négociable, sans âme!" ajoute-t-il d'un ton
péremptoire.
Il compte d'ailleurs sur le sens du civisme des plongeurs et plongeuses pour
ne pas voir le fond du lac Memphrémagog dévasté par des amateurs. Lui-même
ne laisse pas un site désert lors de ses explorations. Il cueille les pièces
qui pourront enrichir le musée, et laisse celles qui distrairont les plongeurs
en visite. Si vous passez par Magog, demandez-lui de vous amener voir les deux
grands traîneaux échoués sous quarante pieds d'eau, de magnifiques épaves
victimes de la fragilité de la glace et à cet endroit du Memphrémagog.
DRÔLE DE VOYAGE !
Mais ce sont les bouteilles anciennes qui demeurent les vestiges les plus
intéressants. Il est vrai qu'elles racontent des histoires étonnantes. M.
Boisvert en a trouvées une bonne quantité en suivant sous l'eau le trajet du Lady
of The Lake qui reliait jadis Magog à Newport. Leur forme l'intrigua
beaucoup; il enquêta, et finit par découvrir qu'elles avaient contenu un
tonique appelé "Extracts of Payne Celery compound", qui, comme
son nom ne l'indique pas, était composé de 75% de cocaïne et de 25% d'alcool!
À en juger par le nombre de ces flocons qui gisent au fond du lac, le tonique
en question était très apprécié à la fin du 19e siècle! On lui attribuait
la propriété de lutter contre le mal de mer, bon prétexte pour que les
croisières sur le lac connaissent un grand succès !
Quelques pages plus glorieuses furent écrites sur le Memphrémagog, comme la
version anglaise du "O Canada" que Sir Robert Stanley Weir est venu
composer tout en naviguant sur ses eaux. "C'est en cherchant à en savoir
plus sur tous les objets que je trouvais au fond du lac que j'ai commencé à
m'intéresser à l'histoire de toute la région qui entoure le Memphrémagog"
constate M. Boisvert. C'est aussi de cette façon qu'il découvrira les grands
peintres qui ont été inspirés par les paysages grandioses du lac
Memphrémagog et des montagnes environnantes: les Krieghoff, Bartlett, Edson,
Holdstock et Hunter.
LA CONSÉCRATION ?
Il a ramassé suffisamment d'anecdotes pour écrire plus de 8 chroniques sur
l'histoire du lac et des villages qui l'entourent; elles sont publiées en
français et en anglais dans les journaux des environs, au Québec comme aux
États-Unis. Il a été invité à faire des conférences un peu partout,
jusqu'au Vermont où son travail est même mieux connu qu'au Québec et au
Canada! D'ailleurs, ses prochains engagements pour 1985 l'amèneront à faire
des exposés devant une association d'enseignants retraités du Vermont et le Newport's
Woman's Club.
Son expérience a suscité beaucoup de réactions bénéfiques de mouvements
de conservation du patrimoine et de l'environnement. Quelques unes de ses
trouvailles ont même fait l'objet d'analyses chimiques sérieuses et de
rapports d'universités. La consécration M. Boisvert? "Non! Même si la
célébrité est bien agréable, c'est surtout de voir mon travail apprécié et
reconnu qui est valorisant; de satisfaire ma curiosité sur la vie de nos
ancêtres l'est aussi. Mais ce qui compte le plus pour moi, c'est que le public
se rende compte de l'importance du lac Memphrémagog dans notre histoire, et du
rôle vital qu'il continue d'occuper dans notre écologie, et dans nos
développements industriel et touristique. C'est ma manière à moi de faire ma
part dans la société et de remettre à la communauté magogoise ce qu'elle m'a
donné au cours de mes 34 dernières années dans mes commerces",
répond-il.
LA DRACONTOLOGIE
Et le monstre du lac Memphrémagog ? "Vous seriez étonnés du nombre de
témoignages que je reçois de gens qui ont aperçu des phénomènes bizarres
sur le lac! Un jour peut-être, les journaux en parleront en dehors du premier
avril". Pour l'instant, Jacques lui a trouvé un nom: "Memphré",
après avoir écarté "Maggy" qui aurait été dans la lignée des
Nessy du Loch Ness et de "Champy" du lac Champlain! "En
l'appelant Memphré" ça nous laisse la possibilité que ce soit un mâle
ou une femelle" ajoute M. Boisvert non sans une pointe d'humour !
Et pour compléter le dossier, il est même allé consulter un moine de
l'abbaye St-Benoit-du-Lac qui a trouvé un nom pour l'étude des monstres
aquatiques: la dracontologie. Les spécialistes de l'Office de la Langue
Française se sont penchés sur ce néologisme et ils l'ont accepté. Le
premier devoir de cette science sera bien entendu de déterminer si les monstres
aquatiques sont des objets réels, prétendus, naturels ou symboliques. En
attendant une éventuelle rencontre avec "Memphré", Jacques Boisvert
continue d'explorer "son" lac: "Il n'y a rien de plus beau pour
moi que de nager par 120 pieds de fond dans l'obscurité froide du lac, parmi
les déserts de sable ou les falaises de rocs abruptes, et de contempler le
décor grandiose qui m'entoure dans le faisceau de ma lampe".
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