Glissant comme une loutre dans l'océan silencieux, l'un des plus grands
réalisateurs de films sous-marins au monde, John Stoneman, nage à ma
rencontre et me fait signe de le suivre. Appareil photo en main, j'essaie
comme lui de nager sans effort. Il s'arrête soudainement, rôdant au-dessus
du récif de Bonaire, semblable à un poisson, puis descend doucement entre
deux têtes de corail sans même déplacer les grains de sable ni déranger
les poissons qui nagent autour de lui.
Le regardant pointer du doigt un mérou d'environ 10 kg escorté par une
bande de labres et de gobies, je constate que tout ce que j'ai entendu au
sujet de ce Canadien est vrai. Tout son être semble en parfaite harmonie avec
cette fraction magnifique de l'univers sous-marin que forment la faune et la
flore.
Il me guide gentiment plus près du mérou et de son escorte. À son
signal, je déclenche l'obturateur de mon appareil photographique et réussis
l'une des meilleures photos sous-marines que j'ai faites en huit ans de
plongée. J'appuie une autre fois sur le déclencheur; l'animal n'a toujours
pas bougé. Je me rends alors compte que même ma respiration a ralenti pour
être à l'unisson avec celle de ce maître aquanaute et qu'en continuant
ainsi, je pourrai obtenir des photos encore meilleures.
Sans même le savoir, ce vétéran de la mer - avec ses 25 ans
d'expérience - m'a enseigné l'une des règles d'or du travail sous-marin: le
respect de la mer et de ses habitants.
Plus tard, dans sa chambre de l'hôtel Bonaire, j'ai discuté avec lui de
sa carrière et des facteurs qui le motivent à travailler dans cet
environnement parfois difficile et dangereux.
La plongée: John, je sais que vous avez travaillé dans tous les
océans du monde; quels sont vos sites de plongée préférés?
J. Stoneman:
Il y en
a quelques-uns. La mer Rouge et Palau apparaissent certainement au haut de ma
liste, de même que Truk Lagoon quand je veux voir des épaves vraiment
excitantes, mais la plupart des endroits que je préfère sont reliés aux
films que je réalise. Comme vous savez, la plupart de ces documentaires
sous-marins sont conçus pour aider le public à comprendre et à apprécier
la mer alors, j'ajouterais à la liste de mes sites de plongée favoris des
endroits tels que Bonaire, où les gens sont reconnus pour leur attitude
responsable face à la question de la conservation des récifs coralliens. À
mon avis, c'est le meilleur endroit dans les Antilles pour la plongée. On y
retrouve toutes les installations nécessaires et les habitants sont
extrêmement aimables, tout comme la population marine d'ailleurs, qui n'a, en
fait, rien à craindre des visiteurs terriens.
La plongée: Je sais que vous travaillez beaucoup pour le
développement de sanctuaires sous-marins; dans quelle mesure atteignez-vous
les objectifs visés?
J. Stoneman:
Il
n'est certes pas facile de convaincre les gouvernements de faire des efforts
dans le but de protéger des ressources naturelles comme les récifs de
coraux, mais lorsqu'ils se rendent compte des profits qu'ils peuvent tirer des
visites des plongeurs aux récifs coralliens, ils passent généralement à
l'action. Évidemment, leur raison d'agir n'est pas nécessairement la même
que la nôtre mais l'essentiel est qu'ils fassent quelque chose. Par exemple,
le Ministre du Tourisme aux Bahamas m'a assuré qu'on aménagera huit ou neuf
nouveaux sanctuaires dans leur pays au cours de la prochaine année. Ce sont
là de vraies bonnes nouvelles non seulement parce que j'ai déployé
tellement d'efforts en ce sens pendant les quelques dernières années, mais
surtout parce que certaines de ces îles ont un besoin réel de protection.
La plongée: Où en particulier?
J. Stoneman:
À
Bimini, certainement, en raison de la proximité de l'endroit avec les
États-Unis. Le coût élevé du pétrole incite les affréteurs de bateaux à
aller aux îles rapprochées plutôt que de se rendre plus loin aux Bahamas.
Certaines de ces embarcations transportent des groupes de pêcheurs au harpon
et comme la surveillance dans beaucoup de ces îles s'avère très difficile,
ce genre d'activité finit par avoir des conséquences sur les récifs.
Malgré tout, Bimini est encore en très bon état, et avec l'aménagement du
parc sous-marin prévu cette année, nul doute que les plongeurs auront la
chance de faire des excursions formidables pour de nombreuses années à
venir.
La plongée: Vous parlez des problèmes de surveillance des parcs;
comment pourrait-on assurer cette surveillance?
J. Stoneman:
Très
simplement! Il suffirait de remettre aux visiteurs, dès leur arrivée au port
ou à l'aéroport, un dépliant gouvernemental stipulant clairement que
quiconque se rend coupable de destruction de la faune ou de la flore des
récifs verra tout son équipement, y compris l'embarcation, saisi jusqu'à la
fin de l'instruction. Les affréteurs floridiens hésiteraient certainement
davantage avant d'accepter de transporter des pécheurs au harpon jusqu'aux
îles, sachant qu'ils courent le risque de perdre leur embarcation pour une
période de deux ou trois mois. De même, quel plongeur sportif serait
intéressé à perdre son équipement photographique pour un morceau de
corail? Pour sauver ces récifs, il faut se montrer ferme et non pas se
contenter de pleurer leur perte. La majorité des plongeurs sont des personnes
responsables et soucieuses de conserver les récifs et l'environnement marin
en général, mais il s'en trouve toujours quelques-uns plus intéressés par
l'appât du gain que par la préservation de la nature, et ce sont ceux-là
que j'aimerais vraiment voir attrapés.
La plongée: Vous plongez depuis plus de 20 ans; quel est, selon vous,
l'événement le plus intéressant à s'être produit dans le domaine de la
plongée au cours de ces années?
J. Stoneman:
Il y en
a deux en réalité. D'abord, l'arrivée - trop longtemps attendue d'ailleurs
- des femmes, ainsi que le rôle important qu'elles jouent maintenant, et
conséquemment, la disparition graduelle de l'image macho du harpon, etc. au
profit d'une saine réputation de photographes et d'amis de la nature.
Maintenant, la plupart des plongeurs à qui je parle ne ressentent pas la
moindre nostalgie face aux bonnes vieilles plongées "entre gars"
avec la caisse de bière. Mais ne nous créons pas trop d'illusions, on en
voit encore trop chaque année, qui font plus que leur part pour tenir l'image
du plongeur "sportif".
La plongée: Le travail que vous accomplissez maintenant vous permet-il
encore de tenir un journal de vos plongées?
J. Stoneman:
Oui, je
le fais toujours pour les assurances. Toutes les données essentielles
relatives à la profondeur, au temps et à d'autres faits importants de mes
plongées sont enregistrées par un de mes assistants. J'ai donc à mon actif
8500 plongées enregistrées sans incident grave et c'est d'ailleurs ce qui me
permet d'obtenir des primes d'assurance aussi raisonnable pour un
professionnel.
La plongée: Ça fait beaucoup de plongées, même en tenant compte du
nombre d'années que vous travaillez dans la mer.
J. Stoneman:
Pas
vraiment, quand on songe que le tournage d'un film requiert en moyenne cinq à
six plongées par jour pendant neuf ou dix mois sur douze, avec toutes les
exigences de décompression que cela entraîne.
La plongée: Vous êtes actuellement l'un des plus grands réalisateurs
de films sous-marins au monde; de quoi traitent la plupart de vos films?
J. Stoneman:
La
plupart d'entre eux sont conçus dans le but d'améliorer la compréhension du
public face à l'environnement marin et aux animaux qui y vivent. La
conservation occupe aussi une grande place dans mes films et j'aimerais
ajouter ici que mes préoccupations face à la préservation de la nature ne
se limitent pas à l'environnement marin. Je me sers simplement de ma
spécialisation dans le domaine du cinéma sous-marin et j'extrapole.
La plongée: Vous avez été l'instigateur du développement de
plusieurs organisations, notamment de la Canadian Society of Underwater
Photographers (C.S.U.P.) et de la Foundation for Ocean Research.
Vous êtes également reconnu pour votre travail bénévole au profit de la
recherche sur le cancer chez les enfants. Où trouvez-vous le temps?
J. Stoneman:
On peut
toujours trouver du temps quand on veut. Dans le cas de I'Underwater
Photographic Society (C.S.U.P.), je sentais qu'il y avait un besoin pour
un tel organisme, surtout que nous avons ici au Canada des photographes
sous-marins très talentueux. Actuellement, cette société est d'ailleurs
sous la direction de l'un d'entre eux, M. Paul Janosi, qui accomplit un
travail extraordinaire. Il n'a vraiment plus besoin de moi mais je suis quand
même très content d'avoir mis cette organisation sur pied. Quant à la Foundation
for Ocean Research, elle a été établie dans le but de recueillir des
fonds pour les jeunes chercheurs scientifiques marins. Je suis effectivement
fier de pouvoir dire que j'ai contribué à une oeuvre importante. Pour ce qui
est de mon travail bénévole, qui gravite principalement autour du
financement pour la recherche sur le cancer chez les enfants, j'ai
l'impression qu'il m'apporte davantage en une seule journée que ce que la
plupart des gens retirent de toute une vie. Ces pauvres n'ont souvent même
pas la chance de vivre toute une vie alors j'estime que le temps investi pour
cette cause est bien utilisé.
La plongée: Chaque année, à Toronto, vous présentez un film au
bénéfice de la recherche sur le cancer chez les enfants; cela rapporte-t-il
beaucoup?
J. Stoneman:
On
pourrait certainement obtenir un meilleur appui mais cette année nous avons
quand même réussi à doubler les profits par rapport à l'an dernier. Cette
présentation a lieu le 5 janvier au Harbour Castle Hilton et ne comporte pas
seulement de tout nouveaux documentaires sur la mer mais aussi une formidable
tombola avec d'intéressants prix de présence. Toutefois, aussi étonnant que
cela puisse paraître et en dépit d'une importante campagne de promotion,
nous n'avons jamais obtenu une forte participation de la part des plongeurs
canadiens. Souhaitons que ce soit différent cette année, surtout que notre
objectif consiste à recueillir suffisamment d'argent pour doter le Sick
Children's Hospital d'un séparateur de cellules. Les secrétaires des
clubs locaux de plongée pourrait peut-être nous aider à atteindre ce but?
Enfin, j'espère sincèrement une plus grande participation des plongeurs
cette année.
La plongée: Vous le méritez certainement car je sais que
l'organisation de cet événement exige chaque année beaucoup de temps et
d'efforts de votre part. D'ailleurs, je crois que vous jouez vous-même un
rôle particulier à cette occasion, n'est-ce pas?
J. Stoneman:
Oui.
Chaque année, la Foundation for Ocean Research décerne un prix en mon
nom à une personne dont les efforts déployés pour la préservation de
l'environnement marin ou pour la sensibilisation du public face à cette
question ont retenu l'attention des administrateurs. Le prix peut donc être
accordé aussi bien à un scientifique ou à un photographe qu'à une
personnalité de la scène politique. Parmi les anciens récipiendaires on
compte des personnes bien connues dans le monde de la plongée comme le
photographe sous-marin BilI Curtsinger, les scientifiques marins Sylvia Earle
et Eugenie Clark ainsi que les environnementalistes marins John Fine et Norine
Rouse. L'an prochain, le prix sera remis au père du projet d'aménagement du
sanctuaire du récif corallien de Bonaire, le capitaine Don Stewart.
La plongée: Vous travaillez présentement à la préparation d'une
longue série télévisée sur la mer; sera-t-elle présentée au Canada?
J. Stoneman:
Très
certainement! Il s'agit plus précisément d'une série de 26 émissions,
réalisée en collaboration avec le réseau de télévision CTV et relatant
les expéditions sous-marines de la Foundation for Ocean Research.
La plongée: N'êtes vous pas également le commentateur de cette
série?
J. Stoneman:
C'est
exact et le fait de me trouver en face de la caméra constitue un changement
pour moi. Il s'agit d'une série similaire à celle de Cousteau, où
photographes, scientifiques et chercheurs apparaissent à l'écran à chaque
épisode. Nous n'avons peut-être pas le Calypso mais nous avons des aventures
drôlement excitantes à offrir !
La plongée: Où cette série a-t-elle été filmée?
J. Stoneman:
Un peu
partout, de l'Arctique canadien au Pacifique dans les Caraïbes, et les sujets
traités varient de la spéléologie sous-marine au comportement de requins
ainsi que des ours polaires aux baleines et aux récifs coralliens. Il s'agit
d'une série vraiment extraordinaire et le plus formidable est que cette
série complètement canadienne sera vue partout dans le monde!
La plongée: Vous semblez très fier de votre nationalité canadienne.
J. Stoneman:
Et je
le suis! Je suis né en Angleterre il y a 44 ans et je vis au Canada depuis 16
ans. Je crois sans l'ombre d'un doute que c'est l'un des plus beaux pays de
cette planète, d'autant plus qu'une grande partie de ses régions sauvages
demeurent pratiquement intouchée. Nous sommes bordés par trois océans et
partageons avec les États-Unis les plus grands lacs d'eau douce au monde. Nos
forêts, nos montagnes et notre toundra s'étendent sur des milliers de
kilomètres, et l'homme n'a encore pratiquement pas empiété sur ces
magnifiques ressources. Nous, Canadiens, avons beaucoup de chance de pouvoir
jouir de cette beauté naturelle et nous devrions faire tout en notre possible
pour la préserver.
Pendant les jours qui ont suivi cet entretien, j'ai eu l'occasion
d'observer John Stoneman à l'oeuvre et de réfléchir à ce qu'il m'avait
dit, à ses préoccupations face à l'environnement naturel et, en
particulier, pour celui qui se cache sous les vagues. Dans l'avion qui me
ramenait en Angleterre, à la fin de mes vacances de plongée, une pensée me
traversa l'esprit: heureusement que les océans ont un ami comme John Stoneman...