Pour illustrer ce troisième volet de la série "Connaître la
mer..." nous avons demandé la collaboration de Monsieur LOUIS FALARDEAU,
le photographe sous-marin québécois dont les travaux en macrophotographie
font époque. C'est donc à la fois en hommage à son implication en matière de
photographie subaquatique et à son travail d'étude des écosystèmes marins
québécois que nous vous offrons ce portfolio illustrant les merveilles de
notre faune benthique.
Louis a fait ses premières armes en photo/sub. en 1975. À ses débuts, ses
sujets étaient pris dans nos lacs. En 1977, il entreprit de réaliser ce que
certains qualifieraient d'impossible: un véritable album de toute la faune
marine québécoise d'eau salée. Au fil des ans, Louis a perfectionné une
technique de macrophotographie qui lui permet aujourd'hui de réaliser sous
l'eau des clichés que d'aucuns croiraient difficile à réussir en surface.
Travaillant avec des appareils Nikon F2, boîtiers Oceanic et Flash Subsea
MK225, il a produit plusieurs des photos sous-marines qui ornent les domiciles
de nombreux plongeurs québécois.
Nous ne pouvions donc trouver meilleur guide pour nous illustrer la faune
multicolore de nos eaux québécoises.
BENTHOS !
Les fonds sous-marins de la CÔTE-NORD et de la GASPÉSIE sont des lieux de
prédilection pour pouvoir observer et comprendre ce niveau de vie. Composé
d'une foule d'espèces, la plupart invertébrées, le benthos constitue, dans
certaines régions, un tapis multicolore qu'un plongeur découvrira avec autant
d'intérêt qu'un véritable trésor. Ici pas question de palmer à se couper le
souffle ou de vider un gros "80" en moins d'une demi-heure... Prenez
votre temps! Trouvez-vous un fond bien peuplé. Descendez-y. Agenouillez-vous
bien confortablement, de préférence sur un tas de galets pour ne pas tout
écraser sous votre poids. Videz votre veste au complet et, si vous n'êtes pas
assez "négatif", remplissez vos poches et votre sac de glanage de
grosses pierres. Il ne faut pas bouger, ni dériver, ni palmer. Ainsi,
immobiles, ralentissez vos pensées, sortez plaquette submersible, crayon, ou
appareil photo et efforcez vous à fouiller du regard chaque centimètre carré
du fond qui vous entoure. Vous en apprendrez plus en 30 minutes de plongée
qu'en toute une saison de cours !
L'eau offre des températures variant de -1°C jusqu'à +10°C environ selon
que vous plongiez en hiver aux ESCOUMINS, à BAIE-COMEAU, ou à SEPT-ÎLES, ou
en été à l'ÎLE BONAVENTURE, au PARC FORILLON ou au phare de PORT-DANIEL.
Puisque ce type de plongée d'observation est particulièrement sédentaire, une
bonne combinaison isothermique s'impose. Si vous gelez déjà en eau douce,
révisez votre équipement et recollez les "fuites"... Ici, l'eau est
froide! Non, pas vraiment glaciale... Avec un équipement adéquat, la plongée
sera confortable et surtout vous serez surpris de voir combien de temps vous
étirerez votre réserve d'air.
PLANCTON OBLIGE !
Une fois ces quelques remarques techniques énoncées, passons aux choses
sérieuses... et bien plus intéressantes soit dit en passant... La faune
benthique, et la flore vivant à ses côtés, forment une chaîne alimentaire
sur ce qu'il convient d'appeler le sublittoral. Cette partie sous-marine de la
côte s'étend de la ligne de marée basse jusqu'à la limite plus ou moins
distincte de pénétration de la lumière (le photocline). Bien que les espèces
benthiques carnivores sont particulièrement nombreuses en profondeur, et jusque
dans les abysses (où elles constituent la plus grande part du peuplement), nous
nous limiterons à décrire ici les sujets et l'écosystème accessibles en
plongée autonome dite sportive. M. Falardeau nous confiait d'ailleurs que la
plupart des photos illustrant cet article ont été prises dans des eaux de 10
à 15 mètres de profondeur. Certains sites plus profonds permettent aussi de
pousser l'exploration jusqu'à 30 et 35 m. C'est le cas des photos croquées à
LES ESCOUMINS.
L'énergie alimentaire de cette communauté benthique provient à la fois du
processus photosynthétique (i.e. les plantes vertes ou le phytoplancton) et
également de la prédation. On remarquera des organismes brouteurs (oursins et
gastéropodes par exemples), des organismes filtreurs (moules, ascidies) des
organismes fouisseurs (vers, palourdes), des organismes chasseurs à l'affût
(anémones, concombres de mer, balanes) et enfin des prédateurs mobiles
(étoiles de mer, ophiures, crabes, homards).
Ajoutons à cette faune fixée, ou relativement peu mobile, toute une
confrérie de poissons de fond: plies, poules de mers, chaboisseaux (crapauds de
mer), hémitriptères, loquettes, blennies et gonelles, ainsi que les
inévitables tanches qui vivent près des parois formées d'éboulis rocheux.
L'abondance de cette biomasse sera fonction de 3 principaux paramètres:
- Une bonne visibilité:
Une transparence de 10 mètres et plus permet
une grande pénétration de la lumière et favorise ainsi le développement du
phytoplancton.
- Un bon brassage:
La circulation de l'eau est primordiale tant dans le
sens horizontal (courants de surface littoraux) que dans le sens vertical
(courants de fond). Les premiers transportent principalement le phytoplancton
et les minéraux, les seconds apportent le zooplancton (plancton animal) qui
se développe dans des eaux froides et profondes.
- Une faible turbulence:
Bien qu'une partie de cette faune soit très
bien ancrée au substrat, les vagues violentes des tempêtes hivernales
empêchent le développement idéal de cette communauté. Bref, les endroits
exposés aux rouleaux n'offriront de grande variété qu'à partir de
profondeurs plus grandes (i.e. de 2 à 3 fois la hauteur des vagues de
tempêtes. Par exemple, si une région subit fréquemment des vagues de 3 m,
la variété apparaîtra vers les 6 à 9 mètres. Si par contre des vagues de
7 m. sont fréquentes, il faudra descendre vers 14 à 21 m. pour découvrir
l'abondance. Ces mesures sont toujours effectuées à partir de la ligne de
marée basse.
LES MERVEILLES SOUS-MARINES DU QUÉBEC
À l'analyse, le littoral du Québec offre en plusieurs endroits des
conditions optimales pour ce type de faune. Les visibilités sont adéquates
(variant de 10 à 25 m selon les saisons). Les courants froids du golfe et du
fleuve St-Laurent conjuguent leurs efforts avec certains courants de fond
(embranchements profonds du courant du Labrador). Les vagues sont moins fortes
que sur la côte atlantique. Il n'est donc pas surprenant de trouver dans notre
province certains des plus beaux sites de plongée du genre sur toute la côte
nord-américaine.
La faible amplitude des marées (le cas de LES ESCOUMINS mis à part)
facilitent grandement la préparation des plongées.
Les plus beaux spectacles s'offrent aux yeux du plongeur, qui peut augmenter
son plaisir en les éclairant d'une lampe sous-marine, leur restituant ainsi
toutes leurs couleurs naturelles. Que ce soit sur l'épave du CARABOBO (à
Cap-aux-Os, dans la baie de GASPÉ), où sous les parois des anses de LES
ESCOUMINS, il est possible d'observer de superbes anémones qui déploient leurs
tentacules à la recherche de proies microscopiques. Véritables "bouches
à tout engouffrer", ces bijoux de nos eaux n'ont à souffrir que de deux
prédateurs: une espèce d'étoile de mer et certaines espèces de plongeurs peu
scrupuleux qui les écrasent par milliers sans s'en douter !
Les coloris de ces joyaux varient de l'orangé au rose, avec des tentacules
parfois aussi fragiles que du duvet. Dans la BAIE DES SEPT-îLES, où la
"pression plongée" est moins forte (les sites sont encore presque
vierges), il est possible d'en observer des centaines dans une seule plongée.
Qui voudrait étudier les étoiles de mers pourrait s'en donner à coeur joie
à la POINTE SAINT-PIERRE, à l'ÎLE BONAVENTURE, à GRANDE-GRÊVE ou encore à
LES ESCOUMINS. De superbes "crachats d'amiral" (Solaster papposus)
attireront certes les regards et les convoitises. Qu'il soit dit en passant
qu'une photo s'expose bien mieux et pourrit moins vite qu'une magnifique
"12 branches" de 30 à 40 cm laissée 2 jours au fond d'un coffre
arrière de voiture sous le poids de deux équipements de plongée... Les
intrigantes étoiles pourpres (Solaster endeca) et les amusantes ophiures
(Ophiopholis aculeata), moins nombreuses que les omniprésentes étoiles
de mer communes (Asterias vulgaris), seront des sujets d'innombrables
commentaires, la première pour ses coloris violets la seconde pour ses
contorsions, et ses acrobaties. Il n'est pas rare de découvrir une étoile en
train de régénérer un de ses membres par suite d'une automutilation
défensive. La découverte d'une étoile rouge (Henricia sanguinolenta)
sera un haut fait de votre plongée. Plus svelte que ses consoeurs, cette
espèce peut être orange, violette ou rouge sang. Après avoir suivi les
comportements alimentaires des holothuries (concombres de mer), votre attention
sera sans doute captée par les allées et venues des crustacés. Depuis
l'araignée de mer, jusqu'au homard, toute une gamme de crabes présentent des
attitudes saisonnières particulièrement intriguantes. L'accouplement, par
exemple, est chez le crabe tourteau (Cancer borealis) facile à étudier
au cours des mois d'été. Et ici les "macho" en prennent pour leur
rhume... L'énorme femelle accapare le pauvre petit mâle. À l'abri d'une
petite crevasse, retenu par les impressionnantes pinces de la femelle, le
crabe-tourteau n'a pas le choix: il s'exécute !
Que dire enfin des espèces mystérieuses telles ces Ascidies (pêches de
mer), ces hydrozoaires et ces nombreuses éponges? Après des dizaines et des
dizaines de plongées sur ces fonds, il vous sera encore possible de faire des
découvertes
LES POISSONS
En tête de la chaîne alimentaire, vivent toute une gamme de poissons de
fond qui prélèvent leur nourriture dans cette jungle vivante. La plus
impressionnante est sans contredit la loquette, une espèce de loup de mer au
corps anguilliforme, à la gueule impressionnante et aux coloris bleutés. Une
telle rencontre imprévue vous fera certes frissonner. On en voit parfois qui
frisent le mètre en longueur. Bien camouflées dans les algues ou sous un petit
surplomb, elles vous regarderont passer d'un oeil impassible. Inoffensive, la
loquette n'en constitue pas moins une vision propre à stimuler le plongeur...
Dans la famille des crapauds de mer, l'hémitriptère est le champion du
mimétisme toutes catégories. Plus gros que ses cousins chaboisseaux, il se
confond parfaitement bien avec son environnement. Ses nageoires et son dos sont
couverts de lambeaux de chair et décorées d'appendices divers qui lui donnent
l'apparence d'un gros ballot d'algues.
Il n'est pas dangereux mais très impressionnant. Il sait imposer le respect
surtout si, en cas de fuite panique, il s'entête à vous foncer dessus
bêtement.
Nous passerons par-dessus la description des plies qui sont maintenant bien
connues (en fait il y en a cinq espèces diverses), pour conclure en disant
quelques mots du plus original de nos poissons benthiques littoraux: la poule de
mer (autrement désignée sous le vocable de lompe). Ce petit poisson étrange,
dépassant rarement les 30 cm, vit accroché aux algues ou aux pierres par des
ventouses qui recouvrent son ventre. La femelle, très maternelle, d'où lui
vient probablement son appellation, protège ses oeufs. Elle offre un excellent
sujet d'observation. Moins colorées que certains de ses voisins, la lompe offre
par contre une silhouette fantaisiste qui sert admirablement bien le photographe
sous-marin.
ACCESSIBLE ET FRAGILE
Comme beaucoup des environnements sous-marins, le tapis sous-marin qu'offre
le benthos des mers froides est particulièrement fragile. Toute variation, dans
la qualité des eaux, dans leur turbidité ou dans leur utilisation par les
plongeurs ou les pêcheurs, a des effets dévastateurs. Certes le nouveau venu
qui en est à sa première plongée en mer ne peut pas juger des désastres qui
peuvent survenir. Qu'il lui soit alors possible de plonger sur un "fond
vierge" à BAIE-COMEAU, à SEPT-ÎLES, en GASPÉSIE, en marge de LES
ESCOUMINS, sur la BASSE CÔTE, et il sera convaincu qu'il est de son ressort de
protéger ces merveilles de notre nature subaquatique. Que dirait-on du voyou
qui écraserait les fleurs d'un jardin botanique? Protégeons donc nos
"fleurs sous-marines".