Le site de plongée du Keystorm
L'épave du Keystorm est en très bonne condition. Coulée seulement trois
ans après sa construction, plusieurs sections sont restées en bon état
malgré la violence de l'impact de la collision. La proue gît à moins de 7
mètres de la surface, la poupe et les hélices à près de 33 mètres. La
visibilité varie au fil des saisons, la meilleure étant au printemps et à
l'automne. À faible profondeur, il n'y a pas beaucoup de courant mais cela
change en profondeur une fois rendu aux hélices. À l'été on peut souvent
plonger avec une combinaison Néoprène 3mm et des gants. La température de
l'eau atteint parfois 20°C. En septembre 1993, la qualité des eaux du fleuve
s'était grandement améliorée pour approcher les 13 mètres!
Le poste de pilotage est tellement grand qu'on peut nager à l'intérieur
sans problèmes. Les bastingages sont encore intacts mais le matériel étanche
est parti, tandis que les tendelets sont encore là, déformés par le choc du
naufrage. Toute l'épave repose sur son flanc. Les guis sont pliés par la
pression de l'eau et les apparaux de chargements peuvent être visités sans
problèmes car les écoutilles sont complètement ouvertes.
On voit plusieurs hublots, sans cuivre. On peut y regarder ici et là vers à
l'intérieur en utilisant de puissantes lampes de plongée pour vaincre la
noirceur qui y règne. La faune hante le site. Le grand maskinongé, la
perchaude et l'anguille verte d'Amérique accompagnent les plongeurs le long des
échelles qui mènent au pont ou à l'îlot, situé au dessus de la timonerie.
Le bois se détériorant toujours plus vite que le métal, on recommande donc
un peu de prudence autour de la timonerie qui semble plus fragile que la coque
et le reste de l'épave. Ici et là traînent des tas de ferraille et de
chaînes: prière de ne pas les faire claquer contre la coque de métal, le
bruit est assourdissant et insupportable pour les autres plongeurs !
À l'avant, on voit la balafre causé par la collision. On dirait que
quelqu'un aurait pris un gros ouvre-boîtes pour ouvrir la coque. Quel gâchis !
Le site est bien signalé par une bouée d'épave ainsi qu'un ballast
flottant qui marquent le haut-fond à l'épave. On y accède en bateau mais la
distance à parcourir est minime, à peine 5 minutes, en face du parc provincial
Brown's Bay dans les Milles-îles. Entre Brockville et Gananoque, depuis
l'autoroute 401, on emprunte le Thousand lsland Parkway, jusqu'au parc. On y
trouve un quai pour les bateaux, un terrain de camping et des sites de
pique-nique. Au loin, sur le fleuve, on aperçoit le Château Heart, une
résidence d'été d'un autre âge, évalué à 8 millions de dollars US...
L'histoire du Keystorm
Le Keystorm était propriété du Keystone Transports Ltd, une
compagnie fondée en 1909 pour transporter du charbon aux centrales électriques
de la région de Montréal. La Keystone était affiliée à la Montréal
Light Heat and Power Compagny, qui a son tour faisait affaire avec Koppers
Coal Co. de Pittsburgh (Pennsylvanie). Le Keystorm appartenait à une grande
flotte navale de 14 chalands qui comportait au moins trois sister-ships: notre
Keystorm, le Keyport et le Keywest. Les deux derniers furent construits en 1909,
tandis que le Keystorm fut lancé en 1910 et arriva au Canada en juin 1910, pour
desservir les Grands Lacs.
Le Keystorm était un vraquier commercial charbonnier pouvant transporter
2300 tonnes de cargaison avec un tirant d'eau de 4.67 mètres. Son certificat
d'immatriculation indiquait un tonnage de 1 720 brut et 1 295 net. Il mesurait
83.33 mètres par un barrot de 15 mètres avec une cale de 6 mètres. Son engin
à triple-extension aux cylindres de 15, 25, 42 pouces pouvait faire avancer le
bateau à une vitesse maximale de 10 noeuds. Équipé d'une seule chaudière, le
Keystorm ne pouvait transporter autant de cargaison que ses deux autres bateaux
jumeaux mais il naviguait plus vite. Le chaland Keystorm était le plus beau de
la flotte: il avait un trois-quart gaillard d'avant, avec une plage arrière au
même niveau que l'abri de la promenade. Sa grande cabine-texas était arrondie
et non carré comme les autres. Son poste de pilotage lui aussi était plus
spacieux. L'îlot se retrouvait au-dessus du poste de pilotage, la passerelle
était munie de grande toiles de canevas qui servaient à protéger les matelots
de pont contre les rayons du soleil ou les intempéries. Le bateau possédait
deux guis énormes pouvant charger les cargaisons de charbon sans problèmes. Le
mat de misaine avait été placé à l'arrière tandis que l'autre mat principal
lui était à l'avant. Le Keystorm avait une cheminée non-inclinée arborant le
logo rouge du Keystone Transport Ltd. La couleur vert olive couvrait la
coque, les cabines elles étaient blanches.
Le Naufrage du Keystorm
Le Keystorm s'échoua sur le Outer Scow lsland Shoal du fleuve Saint-Laurent,
tout près de la baie d'Alexandria. La tragédie survînt au matin du 26 octobre
1912. Le Dominion Wreck Commissioner rapporte l'incident comme suit. Après
avoir quitté Charlotte (NY), le 25 octobre 1912 à 3h30 pm avec une cargaison
de 2,300 tonnes de charbon, il arriva à Tibbett's Point à 12h15 am le 26
octobre. Le capitaine demanda à son second maître de s'occuper du bateau pour
qu'il puisse se reposer un peu. Mais le capitaine n'avait guère confiance en
son second maître. Il décida de rester debout pour quelques heures. Il se
retira enfin mais sans enlever ses vêtements, juste au cas où ! Il avait bien
fait, le second maître n'avait pas suivi les ordres du capitaine de ralentir
les moteurs malgré la bruine très dense qui couvrait le fleuve. Bref, perdu et
très inquiet, il demanda la présence du capitaine. Mais le capitaine ne se
rendit pas à temps, le Keystorm frappa de plein fouet un haut-fond.
Après cinq heures de manoeuvres, on dégagea le bateau finalement du haut-fond. Effort inutile car le
Keystorm, blessé à mort par échouage, s'enfonça
sous les vagues. Le comité a déterminé que le Capitaine était coupable de
conduite négligente en laissant son second maître en charge du bateau. Son
brevet de capitaine lui fut retiré pour un an. Le second maître perdit le sien
pour deux ans, car on l'avait trouvé coupable de conduite grossièrement
négligente et irresponsable.