
Vendredi 1er novembre 1912, le jour des morts, traditionnellement de sinistre
prémonition pour les gens de la mer. Pourtant nous sommes bien loin de la mer,
à Montréal, sur les quais de la Côte Ste-Catherine près de l'amarrage du
vapeur la Cécilia L. Une dizaine de passagers montent à bord rejoindre
l'équipage de six personnes. Il fait un temps gris et sinistre d'automne, avec
un crachin froid et pénétrant qui pousse les traînards à monter à bord pour
aller s'installer au chaud dans le salon des passagers, dont on entend
d'ailleurs faiblement le piano.
La Cécilia L. est un vapeur de construction récente de 192 tonnes de jauge
brute, détenant le certificat de navigabilité no 130420 des autorités
fédérales daté du 10 mai 1912. Son moteur est un engin à vapeur développant
46 chevaux à 110 livres par pouce carré de pression. ce qui est un peu faible
pour son tonnage. Sa superstructure haute et traditionnelle pour l'époque,
donne parfois fortement prise au vent, mais qu'à cela ne tienne, car il est
destiné au cabotage tranquille du lac St-Louis, jusqu'à Valleyfield sur le lac
St-François. L'inspecteur fédéral l'a certifié pour quarante passagers
après l'examen de ces trois chaloupes de sauvetage et des 210 ceintures de
sauvetage qu'il a à bord.
Le navire est la propriété de la Compagnie F. Leduc et Co. de Valleyfield,
laquelle s'est portée acquéreur de celui-ci pour la somme de $7800. Un des
actionnaires, le capitaine Emmanuel Leduc 60 ans, est maître à bord, assisté
de son fils Lionel. Le navire a été également chargé d'une cargaison de
marchandises diverses commandées par les marchands de Valleyfield en prévision
de l'hiver qui s'annonce. A l'époque, la cargaison était estimée à $22,000.
À 13:15 le capitaine Leduc donne l'ordre de larguer les amarres et la
Cécilia L. quitte le quai pour ce qui sera son dernier voyage. A 14:30 le
navire passe Lachine et entre dans le lac St-Louis. Le lac est agité, mais sa
traversée vers le Canal Soulanges ne devrait pas poser de problèmes. La proue
de la Cécilia L. fend les eaux contre le vent dominant Sud-Ouest de plus en
plus fort. Vers le milieu du lac, la tempête qui couvait. se déchaîne. La
haute superstructure de la Cécilia L. la rend difficile à contrôler et la
visibilité presque nulle ne permet de distinguer qu'occasionnellement I'Île
Perrot. Arrivé à la hauteur de l'Île Perrot, le vent se met à tourner
rapidement vers le Nord. Frappée de travers, la Cécilia L. dérive lentement
vers la côte de l'Île Perrot malgré les efforts du capitaine et de son fils
pour maintenir le cap. Soudain c'est la catastrophe: soulevé par une lame, le
navire s'abat lourdement sur une batture, et prend immédiatement une gîte
dangereuse. Comble de malheur la cargaison se déplace et défonce partiellement
la coque, que l'eau envahit précipitamment. Il est environ 16:30 et il fait
presque nuit noire.
Les passagers terrifiés se précipitent sur le pont balayé par les vagues
où le fils du capitaine tente précipitamment de leur faire endosser les
vestes de sauvetage. Il n'y réussira qu'avec quelques-uns, car le navire,
condamné, sombre. Dans la nuit, l'eau glaciale fait exploser les bouilloires de
la Cécilia L.
Lionel Leduc empoigne son père, le capitaine, et le soutient dans l'eau
furieuse tant bien que mal. Dans le vent mugissant, il entend hurler les
passagères précipitées dans l'eau glaciale. Rapidement transis et épuisé,
Lionel Leduc échappe son père qui est rapidement englouti par les flots
meurtriers du lac. Quelque temps plus tard, Lionel Leduc est récupéré des
flots par un passager de la Cécilia L. qui a miraculeusement réussi à monter
à bord d'une des embarcations de sauvetage du navire coulé. Ensembles, ils
essaient de localiser les survivants, mais de guerre lasse, ils doivent
abandonner et ramer jusqu'à la côte. Entre-temps. deux autres survivants se
sont agrippés à des épaves flottantes et après une dérive de 5 heures, ils
sont venus s'échouer sur l'Île St-Bernard, où ils ont été secourues par des
résidents de Châteauguay, M. Alexandre Léonard et son épouse.
Au petit matin, les autorités de Châteauguay alertées font le bilan.
Celui-ci est terrible; 12 morts sur les 16 personnes que le navire avait à son
bord.
L'enquête du Coroner Trépanier, tenue dans les jours qui suivirent, conclua
que l'accident était dû aux forces déchaînées de la Nature et possiblement
à la prise qu'avait le vent sur la haute super structure du navire, ainsi qu'à
un centre de gravité trop élevé. Le navire n'était assuré que pour les
incendies et il est une perte totale. Une tentative de renflouage sera tentée
puis abandonnée. par un M. St-Amour alors surintendant du canal de Soulanges,
le 7 novembre 1912.
Et puis c'est l'oubli... Non, pas tout à fait, car durant les années
soixante et soixante-dix. des équipes de plongeurs s'attaquèrent à la
recherche et à la localisation de l'épave de la Cécilia L. Un plongeur bien
connu de la région de Montréal. en obtint même les droits de propriété...
mais pas d'épave. C'est le commencement de l'énigme de la Cécilia L., énigme
qui dure d'ailleurs toujours, à moins qu'un discret groupe de plongeurs...
Hiver 1974, je fais de la chasse aux épaves... dans les bibliothèques, la Cécilia L.
parmi d'autres.
1974 à 1962, chasse aux épaves à travers le Québec et ailleurs, sauf la
Cécilia L.
Printemps 1982, un dossier poussiéreux portant un nom féminin,
"Cécilia L.". Entre deux cours de plongée donnés à l'école de
plongée sous-marine "Les Anémones Bleues" de la Fraternité des
Policiers de la CUM, une course de voiliers, et les affaires de l'Association
des conseils Sub-Aquatiques Canadiens (ACUC), le vieux vice reprend le dessus,
pour la "n-ième" fois la chasse à l'épave recommence...
Le site n'est pas particulièrement facile. À cause du barrage de
Beauharnois, l'eau est sale et le courant fort. Il faut plonger tôt le matin,
de préférence avant six heures du matin, car lorsque vous branchez votre
cafetière, le barrage de Beauharnois ouvre ses pelles pour fournir l'apport
d'électricité additionnelle réclamé par la région de Montréal. Tout le
secteur est quadrillé sur la carte hydrographique fédérale 1410 et une longue
série de balayages à l'écho-sondeur graphique (appelé "sonar" par
les non-initiés) Furuno, commence. L'aquaplane sous-marin est aussi mis à
contribution. malgré la visibilité faible, et en août, la chance nous sourit.
une ancre de type "'kedge" d'environ 250 livres, contemporaine de
celle(s) emportée(s) par la Cécilia L., est localisée, et tout près de
celle-ci, un safran de gouvernail constitué par une énorme plaque de fer où
est encore attaché un bout d'étambot de navire. Ce dernier, par ses
dimensions, a de fortes chances de venir de la Cécilia L. Entre-temps nos
manèges ont attiré les curieux, et de nombreux plongeurs envahissent la zone.
Bienvenue, l'épave ne vaut rien monétairement parlant, si ce n'est que la
plongée sportive dans la région de Montréal, s’accommoderait très bien de
la découverte d'une nouvelle épave.
20 Août 1982, une bouée est placée sur l'ancre et nous quittons le site
pour Montréal pour revenir le lendemain avec l'équipement nécessaire à
l'établissement du plan du site et au positionnement géographique précis des
objets localisés. L'épave ne doit plus être très loin...
21 Août 1982. une pluie torrentielle nous accueille au quai de Pointe-Claire
au départ vers le site de recherche. Lorsque nous arrivons, la bouée a
disparu. Contretemps, mineur, car des relèvements précis ont été pris, et le
relief sous-marin à cet endroit est très particulier. 10:00 AM en plongée:
"'par tous les démons de l'enfer" et autres jurons moins polis,
l'ancre a été renflouée par des voyous subaquatiques. "Quelle saloperie
! Ah si je les tenais"... Heureusement le safran du gouvernail est toujours
là, (il est trop lourd) et il permettra d'effectuer des calculs de dérive qui
permettront peut-être de localiser l'épave.
Plusieurs plongées plus tard, Octobre 1982; Toujours pas d'épave. Où est
la Cécilia L.? Le projet sera repris en 1983.
Épilogue
Une lettre de la FOAS datée du 5 janvier 1983 m'annonce un numéro spécial
de "La Plongée" dont le thème sera l'Archéologie et l'Histoire
SubAquatiques et on sollicite ma collaboration. Je rumine doucement les
événements de l'été 1982 en sirotant une crème de menthe glacée: le but de
ce numéro spécial sera de faire de la sensibilisation.
Et bien, comme disent les Anglais. "Here's my two cents worth":
Les droits sur cette épave et ses dépendances sont toujours la propriété
d'un individu qui les a acquis licitement. Les plongeurs ayant renfloué cette
ancre n'apprécieraient certainement pas qu'un jour je me profile accompagné du
propriétaire de l'épave à l'endroit où elle est exposée, que ce soit dans
une boutique de plongée ou sur la pelouse d'un domicile privé, pour leur
demander des explications et ce, peut-être très énergiquement. Mais cela mis
à part, lorsque l'épave aura été localisée, épave qui, je le répète, n'a
aucune valeur matérielle, elle pourra s'ajouter aux rares épaves
intéressantes facilement accessibles aux plongeurs sportifs de la région de
Montréal.
Si le renflouage illicite que j'ai relaté en est un indice, son espérance
de vie et d'animation en plongée sera sans doute courte. Le plus attristant de
toute façon, est que cette ancre, une partie de l'histoire maritime du Québec
peut-être, a peut-être déjà fini sa carrière... dans un quelconque terrain
vague ou dépotoir municipal.
Je crois qu'il n'est pas erroné de dire, que la plupart des archéologues et
des plongeurs amateurs d'histoire maritime préféreraient de très loin voir se
joindre à eux les plongeurs intéressés, plutôt que de les voir piller
discrètement un site et ainsi rendre difficile ou impossible l'extraction des
informations que recèle ce site. Bien plus, une épave pillée rapidement ne
présente plus aucun intérêt, y compris pour le pillard. Qu'en pensez-vous?
À tous,
Bonnes plongées.