Lorsque l'amateur s'évertue à maîtriser les rudiments techniques et
psychomoteurs des activités subaquatiques, n'est-ce pas dans l'espoir d'aller
un jour se promener dans la mer? Dès sa première incursion sous les vagues, le
novice restera perplexe devant l'infini complexité de cet environnement. Dès
ces premiers instants, il devra faire l'apprentissage de l'humilité qui est
l'apanage de tout marin. Quel que soit l'équipement dont il s'entourera,
quelles que soient les connaissances qu'il acquière, quelle que soit sa
perspicacité, ses efforts ou ses capacités physiques, le pauvre plongeur devra
toujours s'avouer vaincu devant cet adversaire capricieux et imprévisible. Il
devra toujours être sur ses gardes. La mer est aussi attirante que les sirènes
de la mythologie mais, elle aussi, est perfide. Après qu'elle aura donné
l'impression de céder, alors que l'intrus plongeur aura l'impression de gagner,
qu'il se sentira en sécurité, juste au moment où il croira avoir tout
compris, l'onde se retournera sur lui, et, en quelques instants, le rejettera de
toutes ses forces d'où il était venu: à la rive !
Les armes de Neptune
La péninsule québécoise est littéralement encerclée d'eau salée. Bien
peu d'aventuriers peuvent se vanter d'avoir plongé toutes ses eaux littorales.
Même parmi les rivages les mieux connus, il subsiste encore de nombreuses anses
et falaises vierges. Et que dire de la CÔTE-NORD, du LABRADOR, de
la BAIE D'UNGAVA, de la BAIE D'HUDSON ou de la BAIE DE JAMES? Destinations
ésotériques nous direz-vous? Malgré tout les "plongeurs à vie",
ceux pour qui plonger est une constante découverte de jamais vu, ceux-là
comprendront l'invitation. Voilà autant de facettes de notre patrimoine
subaquatique qu'il reste aux générations à venir à apprivoiser.
Chacun de ces environnements marins jouit de conditions particulières. Le
dieu NEPTUNE s'y retranche, prêt à s'y défendre. La composition de l'eau et
les phénomènes qui en découlent, les vagues et les marées, les
courants, le froid et les glaces, voilà autant d'embûches.
"Entre la mer et l'eau douce"
Commençons par détruire un premier mythe. Dans notre province nous devrions
toujours parler d'eaux littorales et rarement, sinon jamais de conditions
hauturières ou même océaniques. Autrement dit, la mer, au Québec, ce n'est p
as l'océan! Ceci dit sans attaquer la beauté des fonds marins ni dénigrer la
réputation des sites visités. Quoi qu'on en dise, ces eaux n'auront jamais la
grandeur d'un milieu océanique. Malgré les haut-cris que soulèvera ce qui
précède, il n'en demeure pas moins que l'eau salée en terre québécoise
subit l'influence continentale.
Ainsi sa température, sa densité, sa turbidité, et
l'ensemble des phénomènes biotiques qui en découlent, seront directement
liés aux conditions saisonnières et climatiques de la terre ferme.
Le golfe par exemple est soumis à des régimes continentaux et reçoit aussi
bien les masses d'air nordiques qu'atlantiques.
Le même site de plongée offrira une telle variation de visibilités, et ce
en si peu de temps, que tous les photographes sous-marins de la terre y
gâcheraient de la pellicule! Cependant si on apprivoise le phénomène, on
pourra éviter quelques déboires.
Qu'est-ce qu'une "eau littorale" ?
Estuaire, voilà le mot clef! Rencontre de deux mondes, cette frontière
invisible de I'hydrosphère est omniprésente chez nous.
L'eau salée diffère de l'eau douce! Évident, n'est-ce? Alors pourquoi
s'attendre à ce que tout se passe bien lorsque les deux entrent en contact?
Dès le premier coup d'oeil sur une carte du Québec, force est de constater
qu'il s'agit du plus grand réservoir d'eau douce au monde (exception faite des
glaciers antarctiques.) Ce réseau hydrographique est drainé par quelques-uns
des plus importants cours d'eau d'Amérique. Hormis le St-Laurent, un grand
nombre de rivières ont des débits fluviaux importants, dévalant les flancs
des montagnes du bouclier précambrien chargées de sédiments et de minéraux.
Plus de la moitié de cette eau douce reste prisonnière durant près de 6 à 8
mois par an. À la fonte des neiges, d'un seul coup, en quelques semaines tout
est libéré et c'est par millions de mètres cubes que l'eau douce entre en
contact avec la mer. Le choc des deux milieux de vie est si brutal qu'il est
sensible loin au large, même outre le détroit de Cabot selon certains
spécialistes !
Une eau littorale est donc une eau salée qui subît périodiquement
l'envahissement des eaux douces. La fonte des neiges, les fortes pluies et
l'écoulement normal des eaux de surface seront autant d'attaques contre le
milieu marin.
La composition de l'eau de mer
L'eau de mer est un milieu biologique très stable. Les espèces
franchement marines ont besoin de cette stabilité pour survivre. Une chute de pH,
une variation de densité ou de solubilité de l'oxygène
suffisent à déclencher des hécatombes.
Du point de vue purement physico-chimique, l'eau salée contenant plus de sels
dissous (sodium, chlore, magnésium, calcium, potassium et nombre d'autres
substances), au pH se situant près de 8,4 (valeur constante), et ayant
une densité supérieure à 1,03, refusera de se mêler à l'eau douce en
conditions normales de brassage.
On pourra alors assister à un phénomène de stratification, l'eau douce
flottant au-dessus de l'eau salée. Cette démarcation est surnommée PYCNOCLINE.
Elle est particulièrement facile à observer dans une lagune salée, protégée
des vagues, qui reçoit un assez fort apport d'eau douce d'un ruisseau.
Plongeant dans un estuaire important, par temps calme, le plongeur
s'enfoncera d'abord dans une première couche d'eau douce (qui dans le cas du
St-Laurent pourra avoir jusqu'à 10 mètres et plus d'épaisseur). C'est le
domaine des fucus, des crabes, des crevettes et malheureusement des très
faibles visibilités. Ces 10 premiers mètres supportent des espèces
euryhalines (i.e. qui supportent de grandes variations de salinité) plus
abondantes, mais moins spectaculaires.
Sur un rivage moins exposé aux influences fluviales (Une île située à
quelques kilomètres au large par exemple, ou une côte éloignée des
embouchures importantes) cette zone trouble sera moins épaisse. Il sera alors
plus facile d'atteindre "la barre" (le pycnocline).
Au fond, c.a.d. sous l'eau douce, les organismes seront plus variés et plus
colorés (faune sous-marine arctique, nous dira-t-on!). Malheureusement lorsque
la couche d'eau saumâtre flottant en surface est très épaisse, la visibilité
s'en trouve bouchée par ce véritable plafond de sédiments et de phytoplancton
en suspension. La lumière de la surface n'atteint plus les eaux limpides mais
ténébreuses du fond.
Le novice doit alors pratiquer la plongée de nuit en plein jour, ou revenir
plonger durant une période moins critique de l'année.
Bref, plus un site sera près d'un affluent (estuaire), plus il sera
"difficile" d'y plonger (fleuve St-Laurent, rivières Saguenay,
Manicouagan, rivières Darthmouth, York et St-Jean). Plusieurs de nos célèbres
sites de plongée se trouvent pourtant dans ces zones. Ces destinations de clubs
doivent être choisies avec beaucoup de soin. Vous aurez reconnu Port-au-Saumon,
la baie Éternité, et la baie de Gaspé (Forillon). Ces sites offrent des fonds
d'une rare richesse mais, ces joyaux sont parfois difficiles à atteindre et à
admirer.
Par prolongement, tout l'estuaire et une grande partie des rives du golfe
St-Laurent offriront à l'occasion de telles conditions. À Percé, une tempête
accompagnée de beaucoup de pluie "bouchera" la visibilité durant
parfois près d'une semaine, en plein été! Il faudra alors aller plonger les
falaises extérieures de l'île Bonaventure, à condition d'avoir une solide
embarcation...
Les vagues
En abordant ce sujet, il convient d'avertir le lecteur que certaines opinions
émises divergent des ouvrages "orthodoxes" en cette matière et
"n'engagent que l'auteur". Elles proviennent de longues observations,
de longs palabres avec des gens de mer (marins et pêcheurs). Sans prétendre
"être scientifiques", elles sont on ne peut plus pratiques.
Première constatation: 90% des accidents de plongée se produisent en
surface. Ils sont provoqués par l'épuisement. Cause principale? le gros temps
(les vagues).
Deuxième constatation: il y a vagues et vagues! Ce qui est vrai au large
deviendra dangereusement inexact près de la côte.
Troisième constatation: heureusement les vagues constituent probablement
un des phénomènes les plus faciles à observer et à prévoir.
On nous enseigne que les vagues sont provoquées par le vent, lui-même
engendré par des variations barométriques. Une variation brusque de plusieurs
millibars sera donc à surveiller. Avez-vous un baromètre? un récepteur
ondes-météo? Non? fiez-vous alors aux pêcheurs! Ils connaissent les signes de
la mer et vous prédisent les tempêtes d'un seul coup d'oeil et ce, à deux
jours d'avis... Leur secret? vivre avec la mer durant des générations. Et
malgré tout, il s'en trouvera qui ne gageront même pas sur leurs prédictions.
La HOULE (la "swell de touristes" comme on la surnomme à
Percé) est une longue vague puissante. Provoquée par de lointaines
dépressions atmosphériques, elle sera plus rapide, parfois presque
imperceptible au large mais dévastatrice à l'approche de la rive.
La "MER DU VENT", la vague de vent de terre ou de mer, les
"moutons" de l'après-midi sont dus aux conditions locales et
amplifiées par le "FETCH" (i.e. la portée du vent).
Connaissez-vous le sens du vent dominant? et la différence entre un vent de
terre et un vent de mer ?
En Gaspésie ou à Sept-Îles, on pourra rencontrer des mers parfois
difficiles à cerner. Une houle du large voyageant d'est en ouest, rencontrant
une vague de vent superficielle poussée par le vent Sud-Ouest: le tout cabrera
le temps de façon dangereuse surtout au détour des caps et aux abords des
cayes (récifs).
Il est vrai que tant que la vague peut rouler sans embûches, il n'y a pas de
déplacement horizontal des objets immergés (ex: un plongeur). Mais en cas de
vent, il n'en sera pas de même des objets flottants qui seront entraînés. Un
pneumatique mal ancré disparaîtra à l'horizon poussé par le vent. Les vagues
ne sont pas à blâmer, nous ferez-vous remarquer? Mais le résultat sera le
même: vous vous retrouvez seul au large à barboter !
Lorsque la vague trébuche, que son cycle est dérangé, rien ne va plus! Le
monstre est libéré et toute son énergie est déployée. Une houle d'à peine
2 mètres, et de 100 mètres de longueur, insignifiante au large, vous balayera
et vous plantera tête première sur la plage en moins de deux. Imaginez
quelques tonnes d'eau qui subitement sont projetées à toute vapeur contre une
falaise abrupte. Et que dire du pauvre plongeur qui se retrouverait entre les
deux! Caricature, pensez-vous? pourtant la chose surprend des dizaines de
plongeurs inexpérimentés chaque année...
Qu'est-ce qui fera rouler la vague?
Ici encore nos eaux québécoises nous réservent quelques surprises. Même
au large (près de Tadoussac, d'Anticosti, ou du banc des Américains) il arrive
fréquemment que la vague se cambre, s'arque, s'élève et se mette à rouler.
Lorsque le phénomène est provoqué par un récif, comme on nous l'a enseigné
dans notre cours de base, le phénomène est simple. Mais lorsque la profondeur
excède les 10 brasses? Les régions les plus susceptibles d'offrir de telles
conditions de mer erratique sont signalées sur les cartes marines par une
simple et laconique mention "Fort clapotis de marée". Mais
lorsqu'on s'y retrouve, ce vocable d'apparence insignifiante prend des
dimensions respectables.
La vague doit rester en équilibre. Un vent contraire viendra comprimer son
front: elle s'élèvera. Un courant de marée pourra lui saper la base: elle
commencera à rouler. Le courant du fleuve aidant, elle déferlera même au
large. Mélangez le tout (vent, marée, courant), rajoutez une Mer
"plein-est", de la brume, de la pluie ou un bon vent "nordais"
et voilà une tempête de premier choix, aussi violente que subite, du type qui
ne fait même pas les manchettes des journaux mais qui pourrait vous envoyer
"ad patres" sans l'ombre d'une épitaphe.
Les vagues à la rive
Les vagues du golfe sont courtes et violentes. Le golfe, et à plus forte
raison l'estuaire du St-Laurent, sont des "mers fermées". Les longs
swells atlantiques n'y pénètrent pas. Le fetch étant d'au plus 500 milles, le
temps ne s'élèvera pas autant que sur l'océan. Mais les conditions
climatiques, les marées et les courants (surtout en périodes de grandes mers
d'équinoxe) démontent fréquemment le temps. Au dire des marins, cet
environnement est un des plus dangereux du globe.
Si nos vagues sont plus courtes et petites que les vagues californiennes,
pour lesquelles furent écrits les livres de plongée à partir de plages, elles
n'en sont que plus fréquentes et plus rapides. L'espace/temps séparant deux
rouleaux consécutifs par gros temps se prête mal à la traditionnelle
"entrée de plage". Même en calculant les trains de vague à
la perfection, pour profiter des gros rouleaux, on risque de se faire
traîner au fond à moins d'être un habile palmeur.
Notre littoral rocheux ne se prête pas à la formation de "rip"
traditionnels (courants de ressac). Par contre la réfraction crée un plan
de vague qui, libérant son énergie à la rive, aura tendance à générer
un léger courant côtier sensible parfois jusqu'à 100 mètres du rivage.
En partant d'une plage, le plongeur se sentira déporté dans le sens
contraire du plan de vague (i.e. Si la vague frappe avec un léger angle de
l'est, lui sera poussé vers l'ouest). Plus cet angle sera aigu, plus le courant
résultant sera fort. Parfois presque imperceptible, ce faible déplacement fera
gaspiller beaucoup d'air au plongeur qui devra le remonter à la nage. Par gros
temps, ce courant sera également perceptible en profondeur. En présence d'un
tel courant, ou simplement d'une vague légèrement de biais, on commencera la
plongée à contre-courant.
Attention! Ne pas confondre ce phénomène avec un courant de marée.
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N.D.L.R
Planifier nos services
Plonger en mer! Le rêve de tout apprenti-plongeur. Au Québec, à la
première occasion le novice se retrouvera au bout d'un quelconque quai,
quelque part au hasard des premières vacances suivant sa certification.
Alors voisins du sud, des "maîtres de plongées" spécialistes
des excursions sous-marines sont disponibles pour initier les nouveaux
venus en toute sécurité. chez nous il en est tout autrement. Certes il
y a bien les clubs de plongées, mais voilà! bien peu de
débutants s'y inscrivent (moins de la moitié des nouveaux brevetés).
Objectivement, les nouveaux plongeurs sont très mal préparés à
affronter l'élément marin. S'il n'y a que très peu d'accidents
majeurs en eau salée au Québec (ou dans le nord des U.S.) c'est que la
plupart des plongées "de premier contact" s'effectuent durant
les mois les plus calmes. Comme il semble presque impossible d'obliger
les novices à plonger "en bonne compagnie" (i.e. avec un
plongeur avancé ou expérimenté en plongée en mer), que le
marché des excursions de plongée et des clubs ne réussit pas à
rejoindre plus de la moitié des "bleus" il nous a semblé
important d'insérer dans notre revue quelques articles sur le sujet. À
défaut d'une structure d'encadrement plus sécuritaire, nous ne pouvons
qu'espérer qu'à la lecture le plongeur "d'eau douce"
découvrira le visage changeant de la Mer. Chez nous l'initiation de la
plongée en eau salée devrait se faire via des moniteurs qualifiés (i.e.
qualifiés en plongée "de mer froide" et non seulement en eau
tropicales) ou des clubs de plongée bien encadrés, pour qui ces
incursions subaquatiques sont des activités régulières, animées
par des membres responsables et surtout compétents.
Lorsque le nouveau plongeur affrontera seul les eaux glacées de nos
rivages québécois, que retirera-t-il du premier contact? Sera-t-il
émerveillé de ce monde grouillant de vie? souffrira-t-il d'engelures
et d'hypothermie? sera-t-il envahi par cette passion de la mer qui
transforme le simple curieux de passage en "un plongeur à
vie"? apprendra-t-il a ses dépends que l'eau salée est indigeste
lorsque avalée en quantité ?
Quelle est la cause du fameux "taux de décrochage" (drop
out) qui défraie la manchette de toutes les revues de plongée depuis
près de dix ans? Une certaine incohérence, voire irresponsabilité,
des structures d'apprentissage? Le consommateur n'est pas dupe surtout
lorsqu'au bout du quai, il regarde la mer, son équipement de quelques
milliers de dollars sur le dos. S'il éprouve l'ombre d'une inquiétude,
s'il ne se sent pas prêt à affronter seul cet environnement, c'est
qu'il lui manque quelque chose quelque part. Certains diront qu'il lui
manque le goût du risque". à qui nous répondrons que la
plongée n'est plus le refuge des têtes brûlées. Même un plongeur
d'eau salé d'expérience sait quand "ne pas plonger". Et que
dire de ces enragés qui "se tirent à l'eau" du haut des
jetées et des wharfs, sans calculer ni marées, ni temps de fond, ni
même s'assurer qu'il y a un moyen de remonter en lieu sûr après une
dure et difficile plongée ?
Plonger en mer, ce n'est pas jouer à la roulette russe! Combien
de futurs bons plongeurs, des novices qui "avaient une tête sur
les épaules", ont abandonné la plongée lorsqu'ils ont vu les
agissements irresponsables de certains de leurs supposés aînés ?
La Rédaction |