Le Québec doit une bonne part de son peuplement et de son économie aux
navigateurs qui ont marqué son histoire. On célèbre facilement les
"vedettes" de l'histoire, ces découvreurs qui, parfois au risque de
leur vie, remontaient des fleuves et des rivières "inconnues". Mais
on passe trop souvent sous silence, du moins dans les manuels d'histoire de nos
écoles, les centaines, voire les milliers de "gens ordinaires" qui
vivaient et développaient ces régions dites "inconnues".
Si les grands découvreurs ont laissé des traces qu'on pourrait qualifier de
"politiques" au fil de notre passé, si leurs récits et leurs
relations constituent des documents précieux pour la meilleure compréhension
de nos origines, en revanche les navigateurs moins bien connus, et trop souvent
ignorés, ont essaimé une culture, des traditions, des signes de leur commerce,
de leurs techniques et de leur art populaire tout le long de nos rives.
En cette année 1984, nous célébrons l'anniversaire de la venue au Canada
d'un grand capitaine; Jacques Cartier, qui était vraiment un grand pilote et un
homme de la mer. Ses écrits nous le montrent également sous le jour d'un
diplomate. Il a affirmé la souveraineté française en terre québécoise,
souveraineté qui se manifestait déjà à l'époque par une présence
grandissante des gens de la mer, des pêcheurs et des commerçants français et
basques dans nos eaux. L'archéologie subaquatique et marine nous révèle un
patrimoine maritime important. Si les vestiges datant des XVIe et XVIIe siècles
sont très rares, à mesure qu'on se rapproche de nos époques, ils deviennent
de plus en plus nombreux. Certaines régions, axes de transport et de
communication naturels entre les peuples, sont particulièrement riches en
ressources historiques.
La rivière Richelieu: avant, pendant et après le régime français (1)
Si Cartier n'a pas fait grand cas de cette rivière, il n'en fut pas de même
de Champlain. Ce géographe du roi, habilement guidé par ses alliés
algonquins, reconnaît très tôt (1603) l'importance stratégique de cet
affluent du St-Laurent, qu'il surnomme la Rivière des lroquois.
Par la suite, tout un réseau de fortins est érigé afin de protéger la
colonie naissante des invasions iroquoises, stimulée par les traiteurs de
fourrure d'Albany. Sorel, Chambly, Sainte-Thérèse, St-Jean sont alors des
postes fortifiés. À la suite d'une accalmie occasionnée par la signature du
traité d'Utrecht en 1713 et jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, le Bas-Richelieu
(i.e. en aval des rapides de Chambly) se peuple peu à peu. À cette époque, la
rivière était la seule voie de transport valable. Aussi, fallut-il, aussitôt
que le Haut-Richelieu commença à se peupler, prévoir un moyen de franchir les
rapides. C'est à ce moment que débuta l'histoire du canal de Chambly, dont la
construction se fera attendre jusqu'au début du XIXe siècle.
La Richelieu devient dans le second quart du XVIIIe siècle, la principale
voie d'approvisionnement en bois de chêne des chantiers royaux de Québec. On
sautait alors les rapides sur des "cajeux" (immenses radeaux de bois).
Le début de l'industrialisation: régime anglais (1)
La proximité de la frontière américaine fit du Haut-Richelieu une zone
instable au moment de la révolution américaine (1774-1873). Le Vermont,
colonie indépendante jusqu'en 1791, lorgna même vers les colonies anglaises du
Nord (le Bas-Canada), se fiant à cette rivière pour s'assurer une voie
d'échange pour son commerce du bois alors florissant. Ce n'est vraiment que
vers la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle qu'on recensa une
grande augmentation du trafic maritime. Les radeaux et les barques sont peu à
peu remplacés par des voiliers, des vapeurs et des barges (bâtiments de
charge). Il fallait alors plus de 10 heures pour relier St-Jean à Burlington.
Le VERMONT, second bateau à vapeur construit par les Américains en 1809,
entreprit une navette commerciale entre le lac Champlain et St-Jean-sur-le
Richelieu, où il coula en 1815.
"L'après-canal": prospérité et décadence (1)
En 1818, le parlement autorise une compagnie à construire le canal de
Chambly. Après des travaux sérieux à St-Ours en 1830, ce n'est qu'en 1841
qu'on s'attaqua enfin sérieusement à Chambly. Des problèmes financiers et la
rébellion des Patriotes de 1837 avaient contribué à retarder les travaux. En
1843, le canal est enfin ouvert à la circulation maritime. Douze milles, neuf
écluses, après trente ans d'attente! Pendant ce temps, le Vermont avait été
relié aux villes américaines du Sud (New York) via des canalisations vers
l'Hudson et le canal Érié.
De 1843 à 1960, outre des radeaux de bois, la Richelieu vit passer des
voiliers (des sloops et des goélettes ou schoopers), des barges avec voile ou
dites "de remorque", à fond rond puis carré, puis à essence (1919)
et des vapeurs (le Varenne, le Richelieu, le Champlain, le
Congress, le Franklin, le Burlington, le Saranac, et
une foule d'autres). Le trafic périclita au début de notre ère avec
l'avènement des chemins de fer, de l'aménagement du réseau routier, et de la
canalisation du St-Laurent. Maintenant, les bateaux de plaisance prennent la
relève. (1)
La Richelieu et ses épaves:
En 1978, le Comité d'Histoire et d'Archéologie subaquatique du Québec Inc.
est mandaté par la Direction générale du Patrimoine du Québec pour procéder
à l'inventaire des biens archéologiques submergés de la rivière. Sous la
direction de M. André Lépine, trois années de recherches ont permis de
localiser, d'inventorier et d'évaluer 40 sites subaquatiques relevant de
l'archéologie historique.
Entre le lac Champlain et St-Jean, 15 épaves, 2 quais et 3 dépôts
d'artefacts ont été localisés, démontrant une activité militaire plus
marquée dans ce secteur de la rivière. De Chambly à Sorel, grâce à l'emploi
du sonar à projection latérale, il fut possible de repérer 20 sites
archéologiques, dont 2 épaves, et les vestiges de 18 quais, démontrant cette
fois-ci une activité plutôt rurale que militaire de la part des riverains. Les
20 km de rivière séparant St-Jean de Chambly n'ont pu être répertoriés pour
des raisons d'ordre physique; rapides, courants, etc.
Dans son rapport intitulé La Richelieu archéologique, l'archéologue
André Lépine résume l'histoire de cette rivière de 110 km de longueur,
décrit son milieu physique et la méthode de recherches utilisée.
Tous les sites archéologiques localisés sont étudiés. Quarante pages de
descriptions complétées de diverses annexes et de 34 pages illustrées de 42
plans détaillés, tracés à l'échelle par les dessinateurs, Jean-Pierre Neveu
et Bob Dufour. Plus de 100 photos noir et blanc de Claude Bélisle (photos
sous-marines), Daniel Belleau, Lise St-Germain et Angéline Dazé (photos
d'artefacts), et Gilles Rivest (photos sonar) agrémentent et complètent ce
volumineux rapport de 180 pages.
Plus qu'un simple rapport de recherches, La Richelieu archéologique
constitue un véritable plaidoyer en faveur de la protection du patrimoine
maritime. De par son sérieux, sa précision, et surtout son intérêt pour qui
visite en plongée les épaves qui y sont mentionnées, cet ouvrage dévoile de
façon magistrale le travail professionnel de l'archéologue. Chercher de
vieilles bouteilles, fouiner dans une épave ou même la mesurer avec une corde
quelconque n'a absolument rien à voir avec l'approche rigoureuse de
l'archéologie subaquatique démontrée dans ces pages.
Après avoir lu avec attention ce document imposant, fruit du travail de 3
saisons de recherches sur le terrain et de 4 ans de laboratoire, le plongeur,
amateur d'histoire subaquatique, n'osera plus se définir comme un
"archéologue amateur". Plusieurs feront un examen de conscience.
Certains se découvriront une vocation: celle de chercher sérieusement à mieux
connaître la vie de ces "gens ordinaires" qui, il y a plus ou moins
longtemps, ont peuplé les rives de nos cours d'eau, et à protéger ces
témoins matériels submergés qu'ils ont laissés, ceux-là mêmes qui ont
initié les traditions qui font qu'aujourd'hui nous sommes devenus ce que nous
sommes.
(1) Ce début d'article est largement inspiré d'un autre excellent ouvrage
signé P. André Sévigny. Commerce et navigation sur le Canal Chambly:
aperçu historique, publié par la Direction des lieux et parcs historiques
nationaux. Parcs canada (1983); en vente par l'entremise des agents libraires
agréés ou par la poste au centre d'Édition du Gouvernement du Canada,
Approvisionnements et Services Canada. Hull, Québec, Canada. K1A 0S9 ($6.00)